mardi 11 mars 2008

Border Line


Aux frontières du langage, borborygmes.
J’émets un son, un grognement,
Une douleur
Sourde.

Aux limites du temps, je me souviens.
Des ombres chinoises
Une peur
Noire.

Aux bornes de l’entendement, je résiste
Je tente de ne pas basculer
Dans l’horreur
Infinie.

Ils disent que je suis « Border Line »
Aux frontières de la folie
Sur le fil
Seul.

Assis sur la rive du fleuve, je secoue la tête d’avant en arrière, et je regarde l’eau, étale. Etale et pale, grise d’ombres et plissés doux, reflets et grèves des cieux. Aux frontières des hommes, je ne suis qu’un voyant.

premier jet sur le thème "frontières" pour la ville de Cholet...

mercredi 6 février 2008

Résurgence


Cet homme là a connu les endroits ou j’ai aimé vivre. Il glisse ça comme ça, sans importance, petites anecdotes furtives dans les petites touches qui construisent son portrait. De lui, c’est tout ce que je retiens. Je le retiens, je l’attrape, je dévide le fil qui de lui me ramène à vous, là-bas.
Il a vécu là-bas avant que je n’y vive. Il me parle maintenant de vous qu’il a connus avant. Il me parle de vous qu’il aime et qu’il respecte.
Alors, soudain, les temps changent.
Le soleil déchire enfin les sempiternelles brumes d’occident.
Trois petits détails d’ailleurs, il me semble déjà le connaître très bien. Le partager. Partager ce fil tendu vers l’orient derrière moi.
Alors soudain, je ne suis plus seule parce qu’un parle le même langage que le mien. Enfin, les mêmes mots, les mêmes images. En deux anecdotes que nul autre que moi ne saisit autour de la table, il brise mon altérité. Conforme à nouveau. Mon monde revenu.
Je ne sais pas si j’ose y croire, encore.
Je pose en rentrant chez moi sur la table un premier bouquet de jonquilles. Vois-tu, elles sont chaque année nouvelles, les jonquilles, et leur jaune chaque année triomphant. Je n’ai pas envie de renoncer. Les peaux, même vieilles, ne sont jamais grises, elles parlent encore et toujours à qui elles doivent parler. Comme pour tisser des liens qui jamais ne s’oublient.
Quelqu’un quelque part et cette part de rêve : une envie de combat.

lundi 4 février 2008

Une femme, n'importe laquelle.

Ça fait sur la peau comme un soleil blanc et froid. Un de ces soleils de février blême à l’entredeux de nuages déchiquetés comme boules de coton filasse. Un soleil Canada Dry dont il faudrait bien savoir se contenter.
Sa peau sur ma peau, ça fait comme un soleil froid. Une tromperie. Un ersatz.
Une femme, n’importe laquelle. La mienne, cependant.

Ça fait sur la peau comme un soleil blanc et froid. Un sentiment d’abandon. Comme on se réveille un matin en se disant qu’on est une femme, n’importe laquelle. Qu’on tient encore un rôle, celui de remplir, probablement.

C’est que nos mères se sont si bien occupées de nous. Devançant nos désirs, construisant nos futurs. Comme pour se faire pardonner de n’être qu’une femme, n’importe laquelle. Faire face à une maison vide, à une chambre vide ? Autant pianoter sur le net, rayon mystic pour trouver la suivante. Une femme, n’importe laquelle. Qui tienne encore la vie qui reste.

C’est que nos mères nous ont menti. Elles n’ont pas su dire la vieillesse qui enfonce . Les errances des vieux garçons qui toujours cherchent leurs mères. Inconditionnelles. Eperdues...
Et perdues.

Ça fait sur la peau comme un soleil blanc et froid. C’est que la peau, épaissie, ne sent plus la chaleur. Qu’il faut d’urgence, contre un mur blanc, coller son dos, fermer les yeux, retrouver le soleil, seule.

La vie en pente douce.
Les océans de vide.

mardi 29 janvier 2008

Egoutier.


Et dans les flammes claque le bois de châtaigner. Sous la chaleur se fend en éclats sonores orangés.
Les prés dehors couverts d’une gangue blanche, chaque brin d’herbe figé dans sa coque de glace, immobile et fragile, la terre est recouverte de fines mèches de verre qui ne tremblent plus sous le vent.
J’ai pris la route ce matin. Je laisse derrière moi la chaleur du foyer et les claquements du châtaigner dans les flammes. Le froid coule dans ma gorge et réveille tout de moi. Je ne peux plus dormir ainsi.
Je marche, et plus je chemine, plus mes mains, mes pieds, mon corps se réveillent. J’irai ainsi marcher sur les berges de la Loire. Vous me connaissez assez désormais pour savoir que ce ne peut-être que là. Rejoindre les pans d’eaux qui sur les rives craquent en pellicule de glace déchirée. Les ajoncs vernis de givre et les oiseaux penchés. Les plates oubliées. Le temps éternel, là, immobile et étale. Et puis, je vais rentrer. Dans le foyer, rajouter quelques buches avant le retour des enfants. M’endormir sous les rayons du soleil de janvier avec entre les mains un livre ou bien son frère.
Comme un genre de vie rêvée. Un truc tout simple mais pas même accessible. Je quitte le matin la maison pour le bureau. Là-bas, ce ne sont pas les eaux lisses. Parfois, c’est celui-ci qui sans cesse me poursuit et ne me quitte jamais du regard, pas à pas dans les couloirs, épie mes faits, mes mots, les note sur son carnet ; l’autre jour elle qui ne peut plus qu’à moi se confier de son cerveau trauma ; un autre encore qui doit me dire un truc important qui ne peut pas attendre. Mon métier c’est égoutier, recueil et retraitement des eaux usées. A la fin, tout ça va quand même vers l’océan. C’est le plus important, ça va toujours vers l’océan.

dimanche 20 janvier 2008

Celluloïd et mots mangés.


C’était la rivière de mon enfance. Sauf qu’elle avait été découverte en sombres caniveaux qui entouraient curieusement une place mal dallée. Une place grise et noire de pavés bancals entourés d’immeubles calaminés. Je ne sais pas ce que nous faisions là. Je pense que je voulais te montrer la rivière de mon enfance. Du moins, ce qu’il pouvait en rester encore. Nous avions garé la voiture dans le coin de la place et, curieusement très seul dans une ville trop silencieuse, nous marchions sur les pavés boiteux. Ce n’était pas un silence de paix. Plutôt un des ses silences lourd de menace qui précède l’orage. Comme si, derrière chacune des fenêtres aux persiennes tirées des immeubles alentour des paires d’yeux nous pistaient constamment. Je ne sais pas ce qu’il fallait craindre ici, j’attendais juste que cela se produise.
C’est toi qui, à l’opposé de la place, dans le caniveau le plus profond a trouvé les deux corps. Deux nourrissons mâles noyés au tréfonds de l’eau sombre. Têtes entourées de cellophane pour garder, roulées en boule dans leurs bouches refermées des pages d’écriture avalées. Des mots cachés là pour qu’ils soient oubliés. Roulés en boule sous des feuilles de plastique dans les bouches de celluloïd de poupons jetés au fond de la rivière-caniveau.
J’ai eu beaucoup de mal ce matin à sortir de la petite place mal pavée et de la peur suintant des immeubles anciens et de l’eau prisonnière…
Sous la verrière, le ciel est vert comme un printemps. J’essaie de relire les mots des bouches des poupons, je ne m’en souviens pas…

vendredi 18 janvier 2008

Il, elle.

Il rêve d’écrire la peau mais ses pages restent blanches. C’est qu’elle ne protège pas vraiment, cette peau qui vieillit, se lézarde et craquèle à chaque fraction de temps. Se plisse et se ride et au soleil, se parsème de tâches qui disent les années passées. C’est qu’elle se fend l’hiver en crevasses intimes, éclate comme trop tendue, s’épaissit comme peau de serpent, se fissure comme millefeuille de pelures trop fragiles, se détache en lambeaux blanchâtres lorsqu’elle se dessèche, se parsème de bulles aqueuses ou de plaques rouges qui démangent terriblement, se gaufre de phlyctène à la moindre brulure, se couvre de pustules, de boutons, de points noirs … Elle ne sait rien cacher de nous, cette peau qu’il ne sait plus écrire.

Elle utilise le « vous » pour mieux dire l’intime. Enfin, comme pour y croire encore. Comme si le "vous" dévoilait l’intime en semblant le cacher. Comme pour se raconter encore une si belle histoire. Une histoire avec un début et une fin peut-être…Peut-être pas de fin. Elle donne tout ça pour lui. Tout son temps tous ses mots. Tout ce qu’elle oublie d’elle-même pour mieux qu’il goute sa peau.

Il utilise le « vous » pour garder sa distance. Il y a bien assez déjà de devoir mettre sa peau à nu. Il ne va pas risquer de rentrer plus avant dans la vie dont elle rêve…

Elle rêve. Rêver, c’est déjà çà…

Il, non, il ne rêve plus. D’ailleurs, il doit s’en aller, maintenant.

Que voulez vous que ça écrive, comme histoire, ce collage bancal ?

lundi 14 janvier 2008

Lundi violet.

Le ciel violet ce matin d’un jour qui ne veut pas se lever. Il a plu toute la nuit. A l’aube l’obscur résiste et les nuages à peine teintés d’un pâle jour jouent de la panne de velours.

Lundi violet au voile des mes paupières sombres.

L’air lourd et rare et l’atmosphère de plomb.

D’un ciel si chargé qu’un long cauchemar enroulé, écharpe de suie, soutane de nuées.

Qu’il m’ennuie ce matin de reprendre le chemin du boulot, d’ouvrir une nouvelle semaine alors qu’il serait doux, d’attendre en bords de Maine que le sombre empourpré vire au gris flanelle des longues journées d’hiver, quand les plates embarquées par la crue affluent au ras des terres et que berges et forêts intimement mêlées dérivent en lac de brumes…

samedi 12 janvier 2008

Un frigo bien rempli.

A part que je l’ai tué, j’étais bien comme parent. Je veux dire, j’ai toujours tout bien fait comme ils disent dans Parents magazine. Voyez, déjà, à la maison, le frigo il est toujours plein. C’est important dans une famille, ça, d’avoir un frigo bien rempli. Et puis, j’y ai pas mis que du coca et des kinder bueno, dans le frigo. Y’avait des fruits aussi et puis des légumes, bien comme il faut. Aussi, le petit, il était toujours bien habillé. Même que j’ai pas des masses de pognon, je me suis toujours débrouillée pour qu’il soit habillé correct, le petit. Et puis, qu’il soit propre aussi. Ses habits propres et lui, bien propre aussi. Tout les soirs, je le mettais au bain, tout comme il faut. J’ai toujours fait bien attention aux horaires aussi. Les biberons toutes les quatre heures avant, et puis, la sieste après manger et le soir, au lit à 8 heures, jamais plus tard. De toutes façons, après, il y a son père qui rentrait, et alors, comme ça, c’était bien. Le petit était couché, et tout était bien propre et bien rangé. Alors, on pouvait avoir du temps pour nous. C’était bien comme ça. Enfin bon, vous voyez, quoi, j’ai fait tout comme il faut et j’étais bien comme parent, à part que je l’ai tué, c’est sûr, mais bon, sinon, j’étais bien comme parent.
Ce qu’il y a c’est que ce soir là, j’ai pas réussi à le coucher. Ça faisait des heures qu’il braillait. Moi, je voyais l’heure tourner et le moment ou son père allait rentrer à la maison. C’était pas bien ce jour là comme ça, y’a tout qui allait de travers. Au bout d’un moment, ça a fini par m’étouffer. Je pouvais plus respirer. J’ai pensé que j’étouffais, pour de vrai. Alors, je sais pas, j’ai attrapé l’oreiller et je l’ai fait taire. Après j’ai pu respirer de nouveau. Voilà, c’est tout ce qu’il y a à raconter. Vous voyez, quand-même je me dis toujours ça : c’est qu’à part que je l’ai tué j’étais bien comme parent.

mercredi 9 janvier 2008

des villes.

Je me souviens de villes multiples et d’odeurs mêlées, de faubourgs qui s’égarent et de croisées de chemins. De l’âme des villes. De leur façon de vivre. Nonchalantes. Electriques. D’eau ou bien d’acier, de monts et de vals. J’arpente chaque jour une rue de mémoire ramenée là par un je ne sais quoi de passage, une odeur, une idée, l’éclat d’un bris de lumière dans le carreau d’une vitre, un souffle de vent, la voix d’un homme ou le velours furtif d’un chat…
Je me souviens de celle-ci, violette surannée, vieille dame poudrée, exhalaisons de souffre entre lac et montagnes. Mélancolique pastel de la barque romantique oubliée près de la grotte d’Elvire phtisique … de quoi se suicider à chaque nouvel automne sur les eaux devenues bien trop sombres et le noir des sommets attendant encore les premières neiges.
D’autres exsudaient l’acier et les rouges fumées. Aux façades calaminées répondaient les sirènes des usines. Poussières de chimie, poudres blanches et colorées au long des rails de chemin de fer, étincelles de métal, tintement joyeux de la cloche du tramway.
Celle-ci encore, qui surgit parfois dans les vapeurs de pétrole et l’âcreté de l’aspirine du Rhône. Lumières. Reflets. Braséros. Et les deux fleuves à la fin qui charrient leurs espoirs vers le midi de la France.
Ici, l’eau mollement déborde. Envahit lentement mais toujours avec une grande constance des plaines qui s’y attendent. Rituellement. Balzacienne bien mieux que Tours. Eloignée du fleuve pour se lover contre un affluent mineur, bien à l’abri des regards, sous les remparts schisteux d’un château pâté de sable sorti intact de toutes les révolutions et guerres de sa longue histoire.
C’est étrange. On dirait parfois que les villes façonnent leurs habitants bien mieux que le contraire…

dimanche 6 janvier 2008

Cieux déchirés comme des grèves.


Pluie. Je n’irai plus à Saint Florent Le Vieil m’asseoir sur ce banc de bois quelconque au cœur du village.

« Grèves de la Loire dans l’île batailleuse. – Dès qu’on est couché au niveau de l’eau, champs et maisons cachés au regard, les berges s’ensauvagent, et les heures passent au long d’une espèce d’Orénoque ou de Sénégal, gris ou bleu selon le moment, troué de grèves qui rendent ici plus frappant qu’ailleurs le vers de Baudelaire :

Cieux déchirés comme des grèves. »
Suivre le lien en cliquant sur l'image pour un voyage en bords de Loire...

jeudi 3 janvier 2008

Serpenter, des vies mêlées.


A ce moment là de ma vie, je suis assise sur votre lit d’hôpital, d’hospice, de mouroir à vieillard et j’écoute votre voix.
A ce moment là de ma vie, je vis dans l’urgence de mes mains sur le papier.
Je suis bloc et crayon de bois. De mon écriture détachée, aux penchants cyrilliques, je grave le souffle de votre vie.
Vous aviez quinze ans lorsqu’à vélo, vous avez du quitter Paris. Seul. Saul jamais n’aura retrouvé sa famille. Le vieillard solitaire que vous êtes devenu, Saul, je ne veux pas le perdre.
La seule vie qui me reste c’est de dire la vôtre.
Vous savez mes pourquoi. Mes renoncements. Mon errance et mes stigmates. Qu’il me faut boire de l’eau, désormais, et contempler en face, au miroir, mon visage élargi aux pommettes dévastées. En sortant de votre chambre, cependant, j’allumerai toujours ma clope. S’il ne me reste que cette trace…
C’est au milieu de vos livres, dans ce fauteuil sous les toits, c’est à vous seulement, que je dois d’être celle que je suis devenue.

A ce moment là de ma vie, il me semble que si mon crayon s’arrête, vous allez vous enfuir. Vous dissoudre. Me laisser seule me souvenir.

J’ai du m’endormir. Le bloc au sol, le crayon a roulé ; ce petit tintement du bois sur le carrelage blanc du mouroir, je sursaute.

C’est ainsi que l’histoire de Saul se finit. Je n’ai pas terminé d’écrire.

Je ne supporte plus rien ici. Plus la vie dans cette ville sous les hauts murs de l’hospice, plus mes longues journées au boulot à faire semblant d’y croire.

Sur les traces de Saul, je file vers l’Est. Nos vies entremêlées. J’ai du rêver la sienne, j’ai du rêver la mienne…

Et puis, j’ai trop de tout. Trop de tant d’autres failles aussi. Le voyage s’arrête dans un hôpital berlinois. Dans un rapatriement sanitaire enfin. Retour au point de départ.

J’ai plus la force de continuer à écrire ton histoire. Mon bloc de papier traine sur la couverture sombre.

J’entends la voix de Solange qui me parle de mes lettres. De cette façon si particulière que j’ai de détacher les lettres. De ne pas lier les lettres. D’apposer une à une chaque lettre comme un graphisme, elle me dit qu’on dirait un peu de l’écriture cyrillique dans un alphabet romain…

Je suis fatiguée… je n’entends plus.

Toutes les histoires se sont perdues désormais. Mais, je sais que pour toujours les traces de Saul s’enrouleront aux miennes.

vendredi 21 décembre 2007

Faubourgs

L’une à l’autre et encore à la suivante, accrochées par grappes continues, longs faubourgs de maisons basses.
Là où le temps immobile raconte encore l’immédiat après-guerre et les grandes euphories.
Pylônes de béton gris (enfant tu grimpais tout en haut, un pied dans chaque alvéole et les mains enserrant les deux côtés), câbles téléphoniques en danseuse au long des murs blanchis des maisons ouvrières, et comme c’est Noël bientôt, à la tombée du soir, rosé par le froid mordant, les lumières blanches au long de la longue artère.
Faubourgs partout pareil, d’une ville à l’autre, d’est en ouest, les mêmes.Le sentiment calme et serein d’être toujours là, au même endroit, dans le même temps, immobile et sans fin.

samedi 15 décembre 2007

L'instant du passage.

Toute ta vie, tu la passes à laisser des phrases t’échapper. Des milliers de phrases envolées, déliées, emportées par le vent, englouties par le fil du fleuve. Toutes les bribes de l’histoire sans fin. Perdues. Parce que tu ne sais pas être voyant.
Jusqu’à ce soir de décembre ou tu passes la ligne. La phrase qui te porte. Celle qui construit. Elle est née de nulle part et te parle du vide. De l’absolu nécessité du vide.
Alors, tu marches.
Dans le froid d’une nuit d’hiver, tu marches parmi les autres. Mais différent. Tu les vois tous couler dans le limon gras de la trop grande ville. Bras chargés de paquets colorés, bras pendant, à la main valises ou bien cartables.
Parti des quais de Saône il te faut traverser. Sentir sous tes pieds vaciller les passerelles qui enjambent le fleuve. Or de l’eau lorsque les lumières de la nuit baignent les courants. L’air est d’or. Chaud quand il coule au-dedans de toi dans le chant glacé de décembre.
Tu marches.
Enjamber des fleuves comme une évidence. Tu n’as pas d’autre vie. Il n’existe pas d’autre vie. Sur le Rhône les ponts se font majesté et le ciel d’argent.
Tu vois désormais. La vie évidente et les phrases sans cesse qui coulent, fluides et colorées et s’enroulent comme écharpe à ton corps. Coulent, chaudes et sereines. Tu cherches dans tes poches les tickets de métro, les notes oubliées, un bout de crayon de bois. Tu mélanges à présent, les mots qui tracent une piste et les traits pointillés. Ça fait comme un chemin. Un long serpentin qu’il te suffit de suivre. Une évidence.
A ce point de la marche, tu n’as plus que deux issues : celle de l’eau filante, coulée mercure, sourdes profondeurs ; ou bien, celle du vide : suivre le fil, marcher toujours.
Il sera désormais, et pour toujours, vingt et une heure, un quinze décembre 2007, entre Saône et Rhône.

mercredi 5 décembre 2007

Ils.

Ils m’ont dit qu’ici, j’écrivais. Que ces traces sur la toile étaient les miennes.
Alors, les mains vides, je viens ici vous dire que je n’ai rien d’autre à vous raconter.
Que c’est la fin des histoires, maintenant.
J’ai retrouvé au fond d’une boite oubliée quelques mots griffonnés, des photos, des babioles, et sur ce site ces drôles de récits. Pas toujours roses, les récits. Ils disent que c’est moi, tout ça.
Grand bien leur fasse.
Je la tiens d’où, de qui, cette expression ?
Et toutes les autres qui vont avec ? Les mots qui s’enchaînent tout seuls, bribes de phrases ou citations réflexes, comme volets devant la porte.
Je me suis réveillée un matin dans un lit quelque part. D’avant, je ne sais rien. Il y a cet homme blond qui dit qu’il est le mien. Je devrais être flattée, c’est vrai qu’il est bel homme. Mais, comment lui faire comprendre que je ne le connais pas ?
Ils disent que les mots d’ici me rendront mon passé.
Je lis ici ceux d’une autre. Alors, je rends la plume.
A vous que je ne connais pas, je viens dire au revoir.
Je ne sais pas qui est le « je » qui vient dire au revoir.
Comprenez que cela puisse un peu me fatiguer.

mardi 4 décembre 2007

Va savoir, Gabriel ...


Je te disais ça, Gabriel : « va savoir »… j’essayais peut-être vainement de faire partager mes incertitudes. Mes doutes. Et puis, est venue cette idée là que mes incertitudes et mes doutes n’étaient peut-être que tentative désespérée. Comme, tu sais, dans les manèges, ces ballons suspendus qui font le tour gagnant si jamais tu parviens à les décrocher. A la fin, c’est toujours la petite fille blonde du devant qui décroche le pompon. Toi, tu veux encore croire que c’est le hasard. Seulement, au fond de toi, tu sais trop bien que c’est autre chose. Une blondeur. Un sourire. N’empêche. Les ballons et les pompons, tu tentes encore parfois de les attraper. Pourtant, le geste… Tu sens bien chaque fois que ta main va moins haut. Tu ne sais plus vraiment si tu essaies encore ou si tu fais semblant. En fait, si. Tu le sais. Tu ne le sais que trop bien. Et ta main va moins haut. De moins en moins haut et de moins en moins convainquant, convaincu. A la fin, tu fais semblant d’y croire. C’est peut-être moins douloureux que de savoir qu’il n’est pas pour toi, le tour gratuit. C’est aussi moins courageux. Au jeu des boites vides, que mets-tu au final dans celle des certitudes ?
Il tourne le manège, il tourne toujours. J’entends sa musique comme le crincrin ritournelle des petites boites à ressort. Dents crénelées sur roues dentées. Jusqu’à la fin du voyage. Le moment ou la main sur la manivelle…

dimanche 2 décembre 2007

Source, fontaine, fleuve, puis au loin ?

A la fin, je mélange toutes vos voix.
Dans la froide nuit de l’abbaye de Fontevraud, j’entends encore les cris des femmes qui s’enfuient. Comment sauver sa vie dehors ? Comment survivre loin de la source et des fontaines ? Suivre le fleuve, une bible sous le bras. Prier. La petite Héloïse avait deux ans quand elle fut emmenée ici, au pensionnat recevoir l’éducation des mères. A quatorze ans, elle avait pris le voile. Peu importe alors son âge quand vint le temps de la révolution. Le moine devenu maire républicain de la commune, tout plein de haine contre les femmes régnant sur l’abbaye, sonna la fin de ce temps là. J’entends les pleurs d’Héloïse et des autres résonner au long des hauts murs de tuffeau ; à la fin je mélange toutes vos voix. J’entends la tienne rocailleuse et masculine qui brise le silence des pierres d’une sentence banale sur les révolutions : c’est toujours ainsi que ça se passe, les révolutions…
Sais-tu mieux qu’Eloïse, ce qu’il y a, là-bas, par delà la source, puis la fontaine, et enfin le fleuve Loire ?
A la fin, je mélange toutes vos voix.
La femme trop lente est revenue l’autre jour. Elle passe la porte et me demande. Toujours, elle me demande. Elle raconte encore et encore cette lenteur qui fait que personne jamais ne veut plus d’elle pour le boulot. Qu’hier encore, elle a poireauté plus d’une heure et demie à la porte d’un bureau pour s’entendre dire que non, ce ne serait décidemment pas possible. Et sans cesse, elle soupire. Des fabuleux soupirs qu’elle expulse tente de s’échapper tout ce poids de vie. Mais ça s’accroche. Encore. Elle dit juste qu’elle est lente un peu, et qu’elle souffre du dos depuis l’accident. Il y a dix ans maintenant. Mais, dans son dos, il y a écrit « trauma crânien », et ses lourds soupirs, et ses vifs coups de gueule ne cachent guère la misère.
A la fin, je mélange toutes vos voix.
Ainsi toujours les choses se répètent à l’envi…
A quoi donc cela me servirait-il alors de savoir qu’au-delà du fleuve se trouve un océan…

mardi 20 novembre 2007

Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente.


Ç’aurait pu être l’histoire d’un fleuve. D’une plaque quai de Bourbon… Si c’était Paris, si c’était la Seine. Ç’aurait pu être ailleurs, l’histoire d’un fleuve. La Moldau, ailleurs, ou bien encore, La Loire ou bien le Rhône. Des ponts sur les fleuves et des femmes qui se noient. On trouve ça partout. Elles sont bien rares, les villes sans fleuves, sans quais, sans départs.
Parce que, ç’aurait pu être l’histoire d’un départ. D’un voyage. L’histoire d’un train. Et non des moindres : celui du transsibérien :

Et ceci, c'était les dernières réminiscences

Du dernier jour

Du tout dernier voyage

Et de la mer. …

Mais ç’aurait pu être d’autres trains, de ceux qu’on a pris déjà, et de ceux dont on rêve encore… L’histoire d’un train comme une bulle et des rencontres essentielles, urgentes que l’on y noue.
Au fond, tout ça, ç’eut été des histoires de phrases qu’on se récite sans cesse. Non, mieux que ça, de ces phrases qui nous bercent. Des mots essentiels, urgents qui nous creusent. « Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ». C’est de Camille Claudel. Elle n’a pas choisi de terminer sa vie dans le fleuve, Camille, mais des absences, Camille, elle en savait bien trop.
Ç’aurait pu être l’histoire des femmes. Celle d’Olympe de Gouges ou de Marion du Faouët…
C’est seulement l’histoire d’Anne, et du canapé rouge.
C’est une belle histoire.

jeudi 15 novembre 2007

Ce qui ne sera pas.


Au coin du feu, tu tires le coussin de sol pour venir t’asseoir là, tout près de moi. C’est que l’hiver menace dehors et que nous avons désormais besoin de regarder les flammes ainsi, longtemps.
Sans un mot et le regard au loin, par delà le visible.
Lorsque le silence enfin nous aura recouverts de son cocon de langueur et que les orangés du foyer tromperont la nuit du dehors, je te dirai quelques mots.
A peine quelques-uns.
De ceux-ci, essentiels qui ne se lâchent que goutte à goutte, presque comme à regret, lentement muris et longuement pesés.
De ceux-ci qui ne naissent que des profonds silences que nous laissons venir sans crainte.
Nous ne sommes pas de ceux qui doivent remplir les vides de mots qui rassurent la surface des choses.
A l’encre noire nous pouvons de nos doigts peindre le ventre du monde. Les traces que nous laissons finissent pourtant par nous rendre légers. Papillons éphémères sur la branche de saule.
Ce qui reste de nous, après le passage du vent …
.
Illustration : Fabienne Verdier.

mardi 13 novembre 2007

Monochromie : blanc.


Je marche sur la crête et le vent, au ventre, me contraint à l’effort. Et si je m’arrête, je meurs. Au bout de la nuit, je meurs. Je marche et je meurs. Ou bien, si je pleure, je tombe dans la neige épaisse, j’abandonne ; je vous abandonne tout, et je meurs. Peu importe. Et pourtant, au vent mauvais, au gifles brutales des rafales glacées, aux étoiles des neiges qui pénètrent mes narines, gèlent mes poils de nez, glaçonnent mes oreilles et de mes larmes figées font des glaciers bleutés ; j’avance. C’est pas plus bête qu’autre chose. En attendant, je pense encore. J’entends encore. J’entends les mots que l’on murmure. Les contes de l’enfance. Sur la crête au grand vent me voilà chèvre face au loup, Peau d’âne dans la forêt, dernière épouse de Barbe-Bleue. Toutes les histoires disent la même histoire. Toujours. Il n’y a pas plus que ça de leçons à en tirer. J’entends les mots les plus sincères. Ou bien les moins. Les phrases qui commencent par « tu sais » … Tu sais, personne n’écrit comme toi, tu sais, personne ne… L’écho dit personne. L’écho dit juste la marche sur la crête, la nuit trop froide, et la brûlure des évidences. De ce qu’on sait, de tout temps. De l’inévitable chute. Du corps qui coule dans le froid de l’oubli…

En bas, dans la vallée, à l’abri de vos sages maisons et de vos cheminées ventrues, vous vous pensez autrement, ailleurs et autrement.
C’est juste que la crête, vous ne la voyez pas.
Obligés d’avancés. Les coups au ventre et la tête baissée.
Surtout ne pas trop y penser.
Ça ne servirait à rien que je vous le crie de tout là-haut, vous n’entendriez pas. J’ai laissé derrière moi le corps gelé de mon ami. C’était juste une randonnée, rien de plus. Il a suffit que le vent se lève. Il suffit seulement que le vent se lève…

mercredi 7 novembre 2007

Lettre à la jeune fille du dehors.

Tu files et tu t’échappes. Aux matins froids les mains glacées. Doigts gourds. A délier contre la peau douce et chaude de tes épaules. Dos tourné. L’aube ce matin ne daigne pas blanchir. Avec elle, viendront les heures de givre. Les heures mordantes des petits matins d’hiver tristes ou reprendre la route, le collier, les chaînes et les rengaines.
Je cherche dans la nuit sourde de mes mains tes épaules à contre-courant. Je cherche dans le vide. J’oublie chaque nuit que je suis seul, là, enfermé. Chaque nuit je m’évade. Chaque matin, ils m’emprisonnent de nouveau. Je voudrais retrouver mes chaînes d’antan. Ma routine, mes petits matins blêmes et ma tête dans le coltard des lendemains de murge.
Routine.
Je suis parti pour de longs mois et cette rengaine lancine encore. Je t’ai laissée là-bas, au chaud dans notre chambre d’avant. Sous la couette réfugiée. Peut-être ce matin d’autres mains cherchent-elles la peau douce et chaude de tes épaules. Tu n’auras pas le dos tourné. Dans l’aube naissante, tu lui souris tendrement. Tu tends la main vers son visage et tu souris doucement.
Ces images me trouent.
Me clouent.
C’est ainsi que, chaque matin, tu finis par me réveiller pour de bon, comme avant.
C’est ainsi que, chaque matin, tu me rends les murs de ma prison de béton pour de bon.
Dans un mois, je sors.
C’est pas la peine de me mentir, je sais que tu ne m’attends plus.

dimanche 28 octobre 2007

Princesse des glaces.

Veda, princesse hindoue, mon unique à nulle autre pareille. Ainsi, parle mon père. Les autres filles ont des prénoms bien communs. Camille ou bien Léa, Manon et puis Margot. Cynthia quand ils ont voulu faire exotique. Encore Héloïse ou bien Eléonore quand ils ont voulu faire chic. Elles sont brunes et puis blondes, elles sont pareilles, toutes. A l’école, elles sont moyennes. Elles jouent entre elles, elles parlent entre elles à longues enjambées dans la cour ; marche avant, marche arrière, et encore, à nouveau ; marche arrière, marche avant toute la récré…
Moi pas. Assise sur un banc, tête haute, je regarde au loin. Les yeux dans le vague, vers le palais de Veda.
Veda, princesse hindoue, son unique à nulle autre pareille.
Tant pis qu’ils disent que je suis naine, tant pis, qu’ils m’appellent Velléda, tant pis, qu’ils se marrent…
Je suis Veda, princesse hindoue. Dans toute la France entière, il n’y a personne qui porte mon prénom, c’est mon, père qui me l’a dit.

J’entends toujours sa voix murmurer mon prénom, chanter cette petite comptine là : Veda, princesse hindoue, mon unique à nulle autre pareille.
J’avais dix ans quand la voix s’est éteinte.
J’ai gardé la tête haute, comme il voulait que je sois.
Je n’ai jamais plus été la princesse de personne.
Le banc de bois est très froid et le parc désert. Les flocons de neige voilent ce monde d’un rideau mouvant ; au loin, là-bas, émerge le palais magique de Veda, princesse hindoue, reine des glaces…

mercredi 24 octobre 2007

Le cours des eaux ...

« Sois bien sûre que je ne vais pas lâcher ta main. »
Ce sont les mots que tu ne dis pas, mais tu tiens bien serrée ma main dans la tienne.
Je sais qu’ainsi nous irons jusqu’au bout du chemin.
Les mots que tu dis ce sont des mots du dehors, pas des mots du dedans.
Tu me racontes les tomates du jardin, les fleurs sauvages, la vie du fleuve, qu’on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau. Tu marches à mes côtés et ma main dans la tienne prend toujours un peu plus de place.
Parfois, tu ne dis rien. Tu me laisses raconter mes histoires de rien. Tu souris à peine. Ton silence bourru laisse la place aux oiseaux du chemin, aux vaguelettes du fleuve qui frissonnent sur la rive, aux cris des enfants plus loin qui étrennent leurs bottes de caoutchouc dans les flaques boueuses.
« Sois bien sûre que je ne vais jamais lâcher ta main et que je t’accompagne.»
J’entends ça dans tes récits timides de ta campagne perdue, des chevaux de labour, des mains de ta grand-mère, noueuses mais solides, des doutes des temps de grande guerre ou les enfants seuls, et les femmes seules…

Au bout du chemin, tu as lâché ma main. Il n’était même pas la peine de se dire au revoir. Ma main dans la tienne avait pris tant de place. Pourtant toujours, tu marches à mes côtés. Dans ma main aujourd’hui, sur la rive du fleuve, je tiens une autre main. Petite et chaude, une main confiante qui parle de la récré, des enfants de d’école, de la maîtresse aussi, et des cordes à sauter.
« Sois bien sûre que je ne vais pas lâcher ta main ».
Ce sont les mots que je ne dis pas. Je parle des brumes sur le fleuve et je des plates colorées qui lentement suivent le cours des eaux, les épousent en silence…

mardi 23 octobre 2007

Rien

Lorsque les feuilles, dehors, virent aux jaunes, aux rouges, aux orangées ; que la terre toute entière exhale des odeurs de mousse et de champignons ; que le matin parfois, le givre commence à laisser sa peau laiteuse sur le pare-brise de la voiture de monsieur Lucien – Monsieur Lucien,c’est le vieux voisin qui laisse toujours sa vieille 4L dans la rue devant la fenêtre de ma chambre – bref, lorsque l’automne n’a plus rien de bien neuf ; je sais que c’est bientôt mon anniversaire.

C’est comme ça que je m’en souviens.

Lorsqu’il fait nuit noire, alors, et que des arbres, je n’ai plus que le souvenir, j’essaie sous mes draps d’oublier le reste. La peur qui ronge. L’innommable. Ainsi, je dors enfouie et la tête recouverte par les lourdes couvertures. Ici, rien ne change, et l’odeur reste la même, qu’un jour je ne sentirai plus. L’idée revient toujours qu’un jour je ne : rien.

En glissant sur la rambarde de l’escalier, le mois dernier, Pierre est tombé. Il s’est fracassé le crâne sur le carrelage noir et blanc de l’entrée de la maison. En classe, son bureau vide .
Mon petit cousin Thimothée s’est endormi un jour dans son berceau et jamais réveillé.
Barthélémy s’est tiré une balle dans la tête sur le trottoir devant la maison de son père.
Ma grand-mère un cancer du colon.
Hier, Isabelle dans le jardin, a tordu le cou d’une mésange blessée.
Cingué le chat, devenu maigre et tellement maigre qu’à la fin disparu.
Demain, c’est mon anniversaire.

mercredi 17 octobre 2007

17 octobre.


Il ne me suffit pas de refuser la gloire. Il faut encore que ça se sache. Ermite insolent je baille sur vos pompes, vos ors et vos signes extérieurs de richesse.
Je m’en vais et je vous le dis bien haut.
A la face du monde je le crie. J’étale mes renoncements comme vous placardez sur les murs blancs vos affiches qui disent les lendemains qui chantent.
Vous ne me tromperez pas davantage.
Vous avez voulu de moi broyer jusqu’à la moelle. M’aveugler, m’éblouir et me pousser encore sous les lumières à avancer chaque jour davantage.
Chaque jour avancer.
Je ne veux pas, fatigué, me voir comme vous tous contraint à l’abandon. A la force de l’âge seulement m’arrêter. M’allonger sous la terre. Ainsi boucler la boucle.
Je m’en vais, je vous le crie bien haut !

Ne tournez pas ainsi la tête. Cessez donc de m’éviter. Vous fuyez mon regard comme si vous aviez peur.

Pauvre cloche ! pensent-ils en rasant les murs. (J’entends leurs mots filer derrière leurs dents serrées)

Putain voilà qu’il commence à pleuvoir…

mercredi 10 octobre 2007

On ne sait jamais ...

Dos courbé, t’arraches à la terre gelée les derniers poireaux de l’allée. Ça te laisse tout le temps de penser. C’est bien ça le malheur, tout ce que ça te laisse de temps pour penser maintenant.
Tu regardes tes mains. Des fois que ça te distraie …Tes mains épaisses et grises, tes mains de labeur, tes mains du dehors. Les veines gonflées, les fissures rougies, ces crevasses noircies par la terre et les ans. Non, vraiment, rien d’autre à faire désormais que de penser.
T’essaies de te concentrer : la buée blanche qui s’échappe de ta bouche ; le froid mordant qui s’agrippe à tes oreilles. Tu colles tes mains dessus. Tes oreilles trop grandes, rougies de froid, et les lobes en feuilles de choux.
Tu sais les veinules violacées, la couperose avancée qui parcourt tes joues. Les rides enfoncées. Ta tête de petit vieux.
Dos courbé, dans l’aube à peine, t’arraches à grand-peine les derniers poireaux de l’allée. T’as beau essayer de pas penser du tout, c’est pas possible. C’est bien ça le malheur, tout ce que ça te laisse de temps pour penser maintenant.
Tu penses qu’après, tu vas rentrer. Faudra bien finir par rentrer.
Tu penses que la maison sera vide. Qu’elle sentira le vieux, le renfermé, ces odeurs terribles entre l’ail et la suie.
T’as laissé brailler la radio dans la cuisine quand t’as tiré la porte ce matin.
Comme si bêtement, la radio, ça pouvait te laisser croire que t’étais pas si seul. Tu les entendras rire de leurs grasses bêtises que tu n’entends même plus. T’es souvent dépassé par ce qu’ils trouvent drôle.
Y’a plus grand-chose de drôle quand on finit par penser.
Tu vas laisser sur le pas de la porte tes sabots de jardin.
Poser sur la table poisseuse ta botte de poireaux.
Passer sous l’eau tiède de l’évier tes mains engourdies.
T’asseoir là, devant la fenêtre sur rue ...
Attendre un peu : on ne sait jamais ...


Photo : Olivier

mardi 9 octobre 2007

Gris/Bleu…

Tu as les yeux couleur de temps . Au matin tes orages, gris de plomb. Au chagrin tes otages, gris de fond.
Tu dis que tu ne vivras pas bien vieux. Tu dis que tu mourras jeune.
Tu secoues tes mèches brunes, devant le ciel de tes yeux, passe un oiseau noir.
Tu te veux tellement unique, et décalé, et différent.
Tu promènes ton long corps et tes allures dégingandées.
Tu te donnes des certitudes, comme un qui sait ce que nul autre …
Mais tu as les yeux couleur de temps . Au solstice tes soleils, mordorés.
Et d’heure en heure, de jour en jour, le temps poursuit sa route.
Cahin-caha, tu quittes ta carcasse.
Tu grandis.
Enfin, c’est ce qu’on dit.
Accroché pas à pas par ces éclats de lumière. Ces petits riens.
Finalement, tu vis.
Finalement, tu doutes.
Tu oublies même tes certitudes et tu laisses passer l’âge certain de ta mort trop rapide.
Tu es plus vieux désormais que ne l’était ton père.
Tu voudrais bien vivre encore, maintenant.
Mais tu n’as plus le choix.
La douleur qui te traverse aura le dernier mot.
Et tu souris : c’est drôle de partir ainsi, avec pour dernier instant un semblant d’ironie…


photo : que ma joie demeure

mercredi 3 octobre 2007

Et le courant m'emporte...

Et le courant me porte … ça vient comme ça, c’est pas vraiment prémédité. C’est ce flot de paroles qui m’embarque et je suis le fil de l’eau. Le fil de l’histoire. Je suis comme, enfant, captivé par les contes merveilleux que me disait ma grand-mère. Je le vois tellement là, ce Chaperon, ce Poucet, cette Barbe-bleue que je deviens le héros de l’histoire. J’avance et je sème mes petits cailloux blancs. Je sauve mes frères puis je dévore le loup pendant qu’à mon menton poussent des poils bleus. Je vous jure que c’est vrai.
Ben là , c’est pareil. Ce sont les mots qui m’embarquent et je ne suis pas libre de ne pas les suivre. C’est toujours moi, le héros. A peine si je devine parfois, chez certains de mes interlocuteurs, un instant d’étonnement, à peine la lueur d’un doute. Tant pis, de toutes façons, j’y suis, j’y reste.
Je ne saurais pas remonter le courant.
Le truc étonnant quand même, c’est qu’il n’y a pas de conteur. Enfin, comment dire, le conteur c’est moi. C’est de ma bouche que sortent les mots. Et comme ça, chaque jour, je suis un héros différent.
Pompier sauvant des vies, chirurgien réputé, auditeur confirmé, psychiatre aiguisé, urgentiste pressé, pilote d’essai sur avion renifleur …
Sauf que là, j’ai bien vu la tête de la fille de l’Agence pour l’emploi, en face de moi… je crois que j’ai du lui servir deux versions trop différentes d’un mois sur l’autre … Faut dire que je m’attendais pas à revoir la même deux fois de suite. Je l’ai pas reconnue, la fille, d’une fois sur l’autre, ils auraient pu prévenir…Bon, c’est pas très grave, je vais attaquer une version trois !
"En fait, je suis conteur d’histoires, genre intermittent du spectacle, et ..."

mardi 2 octobre 2007

Echolalie

C’est comme une politesse de gens désespérés. Une balle qu’on relance sans cesse sur le même mur. Un j’écris pour me taire. Et savoir qu’on est tellement forts qu’on s’accommode du silence, des silences, des mots tus, des non-dits. Jeter les mots sur le papier comme la balle sur ce fichu mur. Un jeu d’enfant.

Mais de l’écho vient tout le trouble. J’écris pour me taire et tu ramasses la balle au bond. Dans mes histoires tu lis ta vie. Tu lis la notre en fait, tellement nos vies sont tissées des mêmes fils. J’entends : toutes nos vie. Nos vies de filles, nos vies de femmes. Tu lies nos vies et c’est ce lien que me renvoient tes mots.

Demain, une autre que toi dans une autre histoire retrouvera ses pas. Voici : j’écris pour me taire, et ce sont d’autres qui parlent. Qui reprennent parole. Ça me fait peur, parfois, ce pouvoir des mots… Ces histoires qui m’échappent, que je lance en l’air comme une bulle légère et qui reviennent de plomb, lestées de vos orages.

Malgré tout, je dévide le fil. Je suis ravie de suivre du bout des doigts tous ses fils qui nous relient. Comme une pensée magique. Comme si, finalement, nous n’étions pas au monde si seuls que cela…

dimanche 23 septembre 2007

Jour de fête.

C’était jour de fête. Peut-être la vogue. Oui, sûrement ça, plutôt qu’un jour de fête nationale… le tram bondé traversait la ville de part en part le long de l’actuelle rue Jean Jaurès et glissait vers Saint-Chamond. On oubliait peu le travail et l’usine tant il modelait la ville enserrée entre la voie ferrée et le cours du Gier. Il est bien là, sur la photo, le Gier, juste derrière le petit kiosque à musique, je le devine encore comme je ne l’ai jamais vu dans cette partie de la ville. Dans mes souvenirs d’enfance, il est déjà recouvert de bitume et je ne sais son passage que des récits de ma famille.
On oubliait peu le travail en effet, sous le regard perçant la ville des cheminées d’usine. Celles-ci sont celles des verreries Richarme. Plus loin, celle des Etaings, l’usine Marrel et ces 108 mètres de haut. Verriers et maîtres de forge appuyés sur les eaux turbulentes du Gier et sur les mines de charbon nombreuses alors.
C’était jour de fête, là, sur cette petite photo c’est encore jour de fête.
De la ville, je ne reconnais pas grand-chose. Un pâté de maison qui n’aurait pas changé, tout au plus. Je ne sais même pas quand le tramway a cessé de traverser la ville. Je ne l’ai jamais connu. Il me semble que les jours de vogue n’étaient pas tant que ça des jours de fête, déjà.
Hüzün-mélancolie-tristesse, l'Istambul de Pamuk et les écrivains solitaires du Hüzün.
Je me demande s’il se peut qu’une ville ainsi transpire tant de bile noire que ses habitants en soient durablement tout imprégnés... Imprégnés du dedans, suant ainsi par tous les pores les anciennes richesses, les jours de fête perdus, errant alors de par les rues désertes ou depuis très longtemps, mais vraiment très longtemps, le tram a cessé de faire entendre sa cloche dans le dos des passants…

vendredi 21 septembre 2007

Et sans cesse ...


Et sans cesse il y a cette goutte d’eau qui s’accroche, et balance, et, lentement, oscille et se gonfle et finit par lâcher prise. Au fin fond du tuyau transparent, tomber.

La lenteur sans cesse de cette goutte de liquide qui se forme et qui tombe et par ce chemin de plastique rejoint les veines de mon corps.

Et sans cesse la lenteur.

Ce temps suspendu, temps de latence et d’attente à ne rien faire d’autre que de regarder ainsi cette goutte se former, lentement, et puis tomber.

La goutte de maintenant n’est pas celle d’avant. Comme l’eau d’ici n’est plus celle d’ici à peine je la regarde. Je ne me baigne jamais dans une même eau. Et comme la goutte et l’eau,je suis liquide. Je ne suis pas solide. Je ne suis jamais vraiment prête à décider quoi que ce soit, à faire des choix. Je prends la vie comme elle vient : comme les gouttes ; goutte à goutte, rejoignent mon cœur, et repartent, mélangées, rougies je suppose, déjà autrement ; ailleurs déjà.

Comme l’eau file, jamais semblable, vers son estuaire toujours, je laisse glisser ainsi le cours de ma vie. Allongée dans ce lit trop blanc, je suis là-bas encore, ailleurs, je coule et je m’en vais vers l’océan qui m’est promis.

Et si je fermais les yeux ?