lundi 30 janvier 2012


-           « Hé papé tu fais quoi sur le banc ? »

Ah ! tiens, la petite a terminé sa sieste. Pour moi, c’est mort, je suis bon pour le manège des questions . Merde, Lola, je suis bien, là, sur mon banc. Tu vois pas que je suis vieux et fatigué et que je pourrais y passer l’après-midi, sous le tilleul penché vers le sol, à gratter du bout de ma canne.

Du bout de ma canne comme des ronds dans l’eau et ma casquette vissée sur le crane et personne ne vient me chercher.

Sauf qu’on est dimanche. Et qu’ils sont venus qu’ils sont tous là.

C’est pas que j’aime pas quand ils sont là. J’aime bien les voir arriver le matin, descendre de leur voiture, les adultes à l’avant se déplier secouer les restes des agaceries du trajet ; les deux petits en sautillant, « papé ! papé ! On va voir les lapins ! »

 Bon, je me redresse alors …

-          « je rêve, Lola, je rêve … »
-          « Tu rêves pas, papé, tes yeux, ils sont ouverts »

Elle est toute blonde Lola, de grands yeux noirs qui lui creusent le visage et déjà berchue du haut de ses 6 ans. Elle est toute en légèreté, Lola, elle tourne, elle vire, elle questionne sans cesse.

-          « Papé à l’école ils disent que les yeux verts c’est des yeux de vipère , toi, t’as des yeux de vipère. Moi, ils disent marrons des yeux de cochons mais ils sont pas marrons, mes yeux, ils sont noirs … »
-          « C’est comment, des yeux de vipère ? »
-          « je sais pas, c’est ce qu’ils disent… les tiens, c’est maman qui dit qu’ils sont verts. Ben, moi, je le vois pas le vert. C’est parce qu’ils font comme de l’eau, tu sais, comme les images qu’on voit à la télé des fois de la mer là-bas, très loin, je sais pas trop … Tu avais les mêmes yeux, tu crois quand t’étais petit comme moi ? Ils te disaient aussi à l’école les yeux de vipère ? Moi, je les aime bien, tes yeux, en tous cas, parce qu’ils me regardent en riant. »

Oui, et voilà, mes yeux, encore mes yeux …  Lola, si tu savais … 

vendredi 20 janvier 2012

Il manque manque manque ...


Y’a comme ce genre de peur qui pèse d’un poids d’âne mort posé sur mon estomac et qui empêche mes poumons de se gonfler de l’air qu’il faudrait. Mes poumons, ils sont aspirés vers le bas par le plomb qu’ils ont dans l’aile. C’est pas de la peur pourtant.

Y’a comme une boule d’angoisse qui perfore ma poitrine et les empêche de se déployer comme des voiles.

Y’a tout ce noir tout ce sombre toujours au fond qui risque de te prendre aussi, de t’aspirer.

Y’a toujours, même sur les chemins clairs au bord de l’océan, même sur les chemins hauts qui crapahutent sur les crêtes lumineuses des trous des creux des grottes des gouffres de doute.
Des replis curieux ou se brise l’écume ou s’accrochent les brumes ou le son ne vient plus qu’étouffé comme un lointain écho.

Si je m’assieds là, je ne vois plus n’entends plus que l’écho de ma peur comme les coups du doppler flux et reflux circuit fermé.

Il manque manque manque manque quelquechose qui fait que j’ai ce trou foré au creux de moi cette grotte ce gouffre ce truc qui me dévore à coups de becs de pics de vrilles il manque manque manque manque …
J’ai beau savoir, je ne sais plus. La tête, ça ne sert à rien quand le cœur ne veut pas.

Je vais refaire l’oiseau. M’accrocher aux barreaux, lever les yeux vers le ciel et déployer largement mes deux ailes-bras. Me laisser pousser des serres et des griffes.  Grimper très haut et voir loin demain. Et puis après encore.
Y’a pas pire que les oiseaux qui ne savent pas voler.  Je veux voler encore. Je vais voler encore. 

lundi 9 janvier 2012

Au pied de la lettre


Tu comptes les heures. A rebours. 50 heures me dis-tu. Puis 46. Rendez-vous dans 46 heures pont des Arts pont des Soupirs pont Mirabeau…

A mes lèvres compteras-tu les secondes qui fileront bien trop lâches à débours ?

Il n’y a pas assez d’étages l’ascenseur file trop vite, dans les couloirs trop de monde dans les rues des passants dans les restaurants des regards. Des doigts trainent et s’égarent et se nouent sur les tables, des genoux sous les nappes, des mains au bas du dos, des baisers volés sous des fenêtres grises, des silences à briser les tympans.

Des pas qui s’éloignent, pressés de ne pas, surtout ne pas se retourner : statue de sel.

J’entends les parenthèses les suspensions les intervalles les paroles chuchotées à cueillir sur ta peau, lentement, mot à mot, souffle à souffle.
J’ai peur de briser de casser de perdre de défaire délier déliter d’oublier…

Funambule sur le fil je vacille au souffle du vent menace de rejoindre le sol, la neige tout en bas les moments si fragiles bulles de verre suspendues aux branches dénudées, bulles de savon envolées …
Au pied de l’arc en ciel il y a un trésor.
Le sais-tu, le sais-tu ?

Au pied de la lettre ? un baiser.

dimanche 18 décembre 2011

un verre d'eau

T’en fais trop. Tout de même t’en fais trop. Pourquoi tu brailles comme ça. Pourquoi tu te vautres ainsi ? C’est quoi ces litres de flotte et de morve tous ces liquides inconvenants qui te sortent par tous les trous ?

T’en fais trop. Je te jure. Ce ne sont que des mots. Y’a pas de quoi baver comme ça comme un animal ramper sur le parquet vomir ainsi des cris informes, des sons des bêlements. Pourquoi tu geins tu gémis tu glapies y’a pas de quoi fouetter un chat. Ce ne sont que des mots.

On dirait que tu le fais exprès que tu fais ton intéressante, tiens, comme un gosse qui se roule sur le sol pour faire le malin. Arrête un peu sinon tu vas vraiment finir par savoir pourquoi tu pleures.

OK, je ris un peu ! Mais y’a pas de quoi s’énerver comme ça. C’est quoi, cette violence, ce n’est pas lisse, pas poli, pas comme il faut.

Tu vois t’es pas capable. Pas même capable de discuter calmement, d’envisager les hypothèses, de regarder les choses en face, de tirer les conclusions qui s’imposent. Tu vois t’es même pas capable.

Ça montre bien que t’es pas grand-chose, finalement . Tu vois, j’ai bien raison. Regarde-toi un peu. Les bras m’en tombent. C’est quoi tout ce cinoche c’est quoi ce cirque t’es vraiment pas grand-chose, moins que rien, même pas tu ferais pitié.

M’enfin, réagis, que vont penser les enfants, tu leur fais peur, tu leur fais honte, ils ne voudront même plus de toi, ils ne sauront même plus qui t’ es. T’as vu l’image que tu leur donnes, à pisser ainsi par tous les trous ?

T’as plus de dignité, t’as plus rien, t’es là, tu chiales, tu gueules, c’est disproportionné, ce ne sont que quelques mots. Pourquoi faut toujours que tu te noies dans un verre d’eau ? Faut-il que je te le jette à la tronche, le verre pour que tu te calmes ? Que je te mette la tête sous l’eau, que je te traine sous la douche pour que tu la fermes ?

C’est pas possible, tu le fais exprès de me faire sortir de mes gonds, faut toujours que ça finisse comme ça, t’es chiante. Va encore falloir que je te rafraichisse les idées !

mercredi 16 novembre 2011

Ce matin, une femme pousse dès 8 heures 30 la porte de l’agence en hurlant au secours, police ! Elle entre en courant, poursuivie d’un individu qui la menace de mort, essaie de l’embarquer de force la tirant par le bras. Il est des jours qui commencent plus vivement que d’autres. Des lendemains de porte closes pour cause de grève du personnel qui sonnent brutalement le réveil.

Quelques-uns tentent de les séparer, les clients qui attendent donnent un coup de main, la dame est isolée dans un bureau, la police appelée sur les lieux arrivera plus tard, un gendarme de passage dans la rue interpelle le monsieur et le maintien à l’extérieur des locaux.

Il s’agit d’un couple qui se sépare, la femme a quitté le domicile pour se protéger de violences physiques, vit en foyer. Ce matin, nous lui avions fixé rendez-vous à l’ouverture de l’agence et l’époux menaçant l’a prise en filature.

Il l’a prise en filature avec, sanglés dans la voiture les deux petits garçons du couple -5 et 3 ans- dont il a la garde puisque madame s’est enfuie. Lâchés dans l’agence, ceux-ci se précipitent vers leur mère qu’ils n’ont pas revue depuis son départ.

La mère pleure après ses enfants, en vrac et tout à trac leur promet des chewing gum, de les emmener loin de leur père qui est méchant et leur fait du mal. L’ainé des petits proteste que c’est pas vrai, que papa ne tape pas qu’il veut rester avec lui. La mère hurle qu’il ne peut pas lui dire ça, que c’est elle sa maman d’amour, que son père le bat et qu’il lui dit de se taire sinon il recommencera qu’elle le sait bien, prend la salle à témoin de son malheur dans les cris et les larmes… Evidemment, les petits pleurent

Toute l’histoire se poursuivra au commissariat, mômes avec, et avec les flics qui ronchonnent parce qu’ils n’ont pas non plus des sièges auto pour trimballer des gosses …

J’arrête l’histoire ici.

C’est seulement une histoire sordide dons nous sommes parfois témoins parce que nos portes sont ouvertes sur le monde.

Ensuite, je pense à tous ces discours qui me culpabilisent parfois. A comment ne pas prendre en otage ses enfants, à ce que ressentent les enfants au milieu des drames des parents. Et puis, je vois qu’il y a un monde, deux mondes, dix mondes entre ce à quoi j’ai pu assister ce matin et la réalité de nos séparations d’adultes éduqués …

Alors, je ne sais plus. Ce discours général, il s’adresse à qui, à quoi ? Ce qui est pour moi d’une grande banalité, une tautologie, un truc de comptoir, pour d’autres ce n’est même pas le centième de leur niveau de préoccupation ou de compréhension…

Bien, et maintenant, je fais quoi, moi, de tout ça ?

vendredi 11 novembre 2011


Il se tient à quelques pas devant moi dans les locaux de l’agence bancaire sur le boulevard.  Sa bedaine proéminente de cadre quinqua sortant d’un déjeuner d’affaire s’échappe par-dessus un ceinturon trop serré sur un pantalon marron. Il porte une chemise rayée de deux tons de gris, élimée au col, passablement bleuie par des passages en machine trop fréquents.

N’empêche qu’il n’est pas n’importe qui !

Il exige d’être reçu de suite pour ouvrir un nouveau compte bancaire.

Il aurait fallu prendre rendez-vous. La jeune fille de l’accueil tente gentiment de le lui faire comprendre.
Il souhaite parler au directeur de l’agence, à un responsable, quoi ! – derrière ces mots, entendez bien le mépris du petit personnel, de ces pions insignifiants que l’on pose derrière les guichets comme des plantes grasses sur un buffet -  Je pense que la jeune femme doit avoir l’âge de ses enfants. Que si demain, elle a toujours envie de travailler dans une agence bancaire, ce sera désormais en toute connaissance de cause.

J’ai honte déjà, et je recule un peu. Je regarde ostensiblement le boulevard à travers la fenêtre. Je souffre comme si j’étais dans la peau de « triple A » en train de parler comme un chien à une pauvre gamine qui tente le mieux possible de faire son job.

La jeune fille en appelle à une chargée de clientèle. Elles sont deux désormais sous le regard de l’homme pressé.
La chargée de clientèle se trouve être aujourd’hui en formation. Sans rendez-vous, ouvrir un compte, dans l'immédiat, elle ne peut pas. Sa formatrice l’attend dans son bureau. Elle s’excuse donc aimablement du désagrément occasionné mais ne peut pas faire mieux.

A trois pas derrière, je souris qu’il aurait sans doute fallut prendre rendez-vous… Mais l’homme pressé est pressé, mais aussi, parfois, procrastinateur et comme tel, soumis à des urgences impérieuses les jours de pied du mur.

Alors il se rengorge, se dresse sur ses ergots, lisse son jabot et crache d’un sifflement furieux qu’il trouve pour le moins étonnant que l’on ne puisse recevoir dans l’instant un client de plus de trente ans et qui plus est, dont les comptes sont gérés par la Banque Privée.

Les deux jeunes femmes font de leur mieux pour supporter bravement l’impact. Appellent à droite à gauche, tentent de proposer d’autres pistes.

Je suis collée au mur, mes yeux fuient désespérément vers l’extérieur. Je voudrais tant m’excuser auprès d’elle de l’attitude déplorable du monsieur qui, n’ayant pris le temps de rien organiser, s’en prend à elles, proies si facile, et joue de l’intimidation pour obtenir ce qu’il veut.

Triple A triple buse.

J’ai honte, ça me colle à la peau, ça me foudroie, ça me transperce. Honte et colère, je voudrais fondre et disparaitre sous terre, au ciel, au purgatoire ou en enfer, mais disparaitre.
Mais comment j’ai pu, par quel mystère, par quels chemins arriver ici, derrière cet homme, dans cette agence bancaire ?

Cet homme tellement à l’opposé de mes valeur, mister triple A dont je méprise l’attitude et vomit les propos, cet homme qui me remplit d’une colère dévastatrice, d’une colère qui finira par me trouer de part en part, si je ne trouve pas moyen de la lui faire entendre.
Cet homme, ça fait trente ans que je vis derrière lui. La pire des triples buse des triples A c’est donc celle qui raconte l’histoire, le dos plaqué au mur, les yeux fuyant au dehors, le cœur au bord des lèvres et les amygdales collées au palais par la douleur des larmes contenues.

Cette histoire marquera donc le début de la vivisection d’une rupture…

dimanche 30 octobre 2011

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Les gens, voilà … les morts, les vivants : vient toujours le moment ou faut les laisser filer. Souffler sur la voile comme, gamin, au bord du petit bassin regarder s’éloigner le navire. Ranger la gaffe, laisser flotter, souffler encore, laisser à la dérive regarder s’éloigner le rafiot et rire.

Moi, des fois, j’aurais quand même préféré le couler, le bazar. A coups de surin déchirer les voiles. A coups de talons écraser les coques. Crac.

Les coques craquent et craquent les os des doigts qu’on replie de force dans la paume de la main. Pouce replié au creux de la paume, en chien de fusil sous les quatres autres doigts. Index, majeur : à la force du pouce d’en face. Auriculaire parce que c’est mon petit doigt qui me l’a dit, annulaire, sans l’anneau, forcément.

Craquent les articulations des doigts un par un et retour. Déjointer les articulations : désarticuler. Craque ta main et garde l’autre pour demain. Mange ton pied et garde l’autre pour danser. Mieux vaut pouvoir danser demain si jamais si jamais sur l’pont de Nantes un bal y est donné…

Si jamais, si jamais l’eau qui passe sous les ponts n’est jamais jamais la même ni tout à fait une autre ; j’écris : « jamais la peine », je corrige, j’efface : si jamais ça valait la peine, demain. Si la peine en vaut la chandelle et sur le pont Mirabeau, faut-il qu’il t’en souvienne …

Comme un petit bateau, une coquille de noix, mes mots sont partis au loin, au fil, au courant, et toi dedans, et toi avec, et moi ici, je ris. Je trempe mes mains dans l’eau, je ris.

vendredi 28 octobre 2011

Cocon Vicodine


Un jour t’as su qu’il fouillait tes tiroirs, ouvrait tes placards, retournait tes sacs à main, pistait tes accès internet, relisait tes courriers, s’emparait de ton téléphone à la recherche d’un nom, d’un numéro, d’un texto, d’une trace. De n’importe quoi qui fasse sens.

En ce cas, tu laisses forcément toujours trainer quelque chose qui. Pas besoin d’être psy pour le comprendre. Comme une ultime provocation, consciente ou pas. Tu oublies forcément d’effacer un dernier mail, tu laisses glisser un mot de trop, tu parles même en dormant.

C’est pourtant juste un message anodin, un truc comme « j’ai bien acheté le pain » qui finit par tout faire basculer.

Alors s’enchainent les nuits sans sommeil, les sommations, les exigences, les cris et les insultes. A trois heures du mat, sortie brutalement d’un pauvre sommeil volé, le corps n’y tient plus. Jamais de coups toutefois, à peine une bourrade agacée, sentir la limite de la résistance de l’autre, ne pas le pousser à fuir, juste chaque nuit, le priver de sommeil, sans le vouloir, n’est-ce-pas, juste parce qu’il souffre trop et que s’il souffre c’est à cause de toi, toi qui le méprises, le trompes, le moques, lui ment, qui ose !

Et chaque jour cependant, repartir bosser laisser les petits chez leur nounou avaler les trajets faire semblant de rien et chaque soir rentrer, déjà épuisée, apeurée, d’avance réveillée.

C’est comme ça que sont venus les maux de tête récurrents. Que tu soignes à la codéine. Alors tu trouves un sommeil sans rêve. Tu n’attends plus rien de rien que de dormir. Assommée. Et puis, les journées cotonneuses et la vie sans les angles. Tout devient mou et rond, sans rêve et sans aucune douleur, sans plus rien ressentir, plus de chaud, plus de froid, plus d’envie, plus de désir : la paix ouatée des médocs. La nuit, tu poses la tête sur l’oreiller et te viennent comme les bruits assourdis d’un train sur sa voie – un noir – un trou – plus rien.

Dix ans d’un noir – un trou – plus rien.

Pendant ce temps, l’autre, celui qui fouillait exigeait voulait savoir tenir comprendre pas passer pour un con un lapin de trois jours un perdreau de l’année, pendant ces dix années de noir de trou de rien de suées nocturnes de sommeil sans rêve de vie sans mémoire de jours gommées de vie effacée de souvenirs perdus ; l’autre ne voit plus rien. Plus rien ne l’inquiète. Il n’a plus rien à chercher. Il est bien sûr de ne plus perdre sa chose – la face – de tenir contenir brider empêcher que ça déborde que ça fasse désordre.

Comme tu sombres, il peut naviguer. Comme tu coules, il peut marcher. Fin de l’histoire.

vendredi 21 octobre 2011

Tu vois pas que c'est l'automne ?


Tu vas pas sortir comme ça, ma fille ?

Tu vois pas que c’est l’automne ? Tu sens pas le froid qui mord ?

Vas pas filer dehors comme ça, en bras de chemise, il est bien plus tard que tu ne penses.

Faut te couvrir, mettre un cache-nez, un anorak.

- Je sors en bras de chemise, l’automne est tendre. Le soleil a cette lumière particulière, chaude, adoucie. Tous les orangés, les rouges, les bruns dorés chantonnent. Je me fiche pas mal du reste. J’entends pas non plus que les colchiques lentement empoisonnent. C’est pas l’automne, je crois. C’est un long long été, un printemps palimpseste et je marche au travers de cette drôle de clairière, et les branches basses dessinent à mon poignet des signes et des lacets.

- T’as pris froid, tu vois. Je sais pas ce qui t’as pris. Maintenant, t’es coincée au coin du feu. Attends, je vais te faire un citron chaud, un grog, une soupe, te tartiner te Vicks Vaporub, t’apporter une bouillotte et le grand châle de laine rouge dans lequel t’enrouler.

- J’ai pris froid tant pis. L’automne était tendre. Les branches comme des mains suivaient les lignes à mes chevilles, les traits à mes poignets, les mots s’enroulaient à ma taille, le temps filait fuyait pourtant ne passait plus, j’ai cru que c’était le printemps, de nouveau. C’était bien.

dimanche 25 septembre 2011

Comptine pour accompagner l'automne

Un soleil blanc fait buvard ce matin. Les brumes filassent et s’accrochent à la plaine. Fées, elfes, faunes et farfadets pépient.

Je traverse. Blindée au cœur de ma caisse de métal, le moteur hurlant, sur l’autoroute, je file.

A quoi tu penses quand tu roules comme ça ? A quoi tu penses tandis que le soleil boit les nuées ? A quoi tu penses pendant que les gnomes ricanent au creux des fossés, attendant l’écart, attendant l’arrêt, attendant l’orage ?

Je pense que je me noie. Conduisant, je me noie. Je me noie dans les yeux du garçon perdu. De celui que je n’aurais pas. Du garçon qui n’est pas pour moi.

- Non, non, ma mie, vous n’irez pas danser ; non, non ma mie, vous n’irez pas danser…

Au matin, le soleil pâle déchiquète les brouillards et les étirent en filament. Fées, elfes, faunes et farfadets dansent sous les hautes herbes, entre les rivières grises où se confondent eaux et nuages.

Je traverse. Je passe au travers. Boule de métal hurlant, au cœur portant un lac turquoise, du bleu des yeux du garçon perdu, celui qui n’est pas pour moi.

Tant pis.

dimanche 11 septembre 2011

on peut pas être et avoir été...

Je sais pas trop, j’hésite encore. Je m’sens rouillée, dedans, dehors. Les pas pesants, les doigts gourds et les mots pas justes. Les mots pas justes sont ceux qui laissent des traces épaisses sur le papier. Les mots écœurants puis indigestes, les mots qui restent sur le cœur puis pèsent sur l’estomac.

Et, puis où mène le chemin ? Je reviens de Paris, Texas, comme au jour de mes vingt ans. Des larmes et des ressacs dès la première image. Et tout va crescendo jusqu’à cette valse en chambre d’hôtel, cette mère et cet enfant, tournez manège, décrochez le pompon. Faut pas se poser la question de savoir ce qu’il advient une fois posée la caméra. Ca valse, ça tourne mais ceux qui sont restés dans l’ombre, ceux du quotidien, ceux qui construisaient la vie banale du petit garçon blond, ceux qui le matin le déposaient à l’école et le soir le récupéraient en voiture parce que marcher à pied ça craint, ça se fait pas dans le quartier ; ceux-ci donc, que sont-ils devenus, une fois posée la caméra ?… Faut pas se poser la question. Faut rester sur l’image de la chambre d’hôtel et passer au film suivant.

Mais bon, j’avais vingt ans. On peut pas être et avoir été, dirait mon père. Il s’est passé qu’on a coupé la caméra mais que le film a continué de se tourner, sans image ni témoin. Maintenant, le petit garçon va sur ses 35 ans. Il se retourne parfois sur l’image de la chambre d’hôtel, mais sans plus. C’était sans doute pas vraiment lui. C’était sans doute pas vraiment moi. Faut savoir finir les histoires sans les finir parfois, comme une fin d’attrape-cœurs, en vous disant qu’il ne sert à rien d’en dire davantage, que je vous raconterai pas ce qui s’est passé ensuite, c’est plus la même histoire, puis bon, j’crois qu’on s’en moque, on peut pas être et avoir été, pas vrai…

dimanche 4 septembre 2011

Histoire pour Lee.

La toute petite montre bracelet que je porte au poignet s’est arrêtée depuis bien longtemps. Peut-être même a-t-elle renoncé à compter les heures déjà bien avant ma naissance. Je sais que c’est une vieille histoire que je vais te raconter là, et que, comme vieille histoire, elle a dû trainer d’oreille en oreille et, de bouche en bouche, divaguer davantage.

Désormais, reste à mon poignet cette petite montre bracelet qui ne donne même plus l’heure, juste l’idée.

Son cadran est si ridiculement étroit, que, même du temps ou ses aiguilles tournaient encore, je me demande comment ma grand-mère parvenait à lui extirper la moindre idée de l’avancée du jour.

Parce que, tu l’as compris, cette montre était celle de ma grand-mère, et voici que je la porte ce soir arrêtée, plutôt comme un symbole que comme un objet d’usage.

La montre s’est arrêtée un matin victime des perruches de mémé. Je comprends bien que ça puisse prêter à sourire, mais c’est pourtant bien dans la cage des perruches que la montre a rendu l’âme. Evidemment, le pépé, fendard, te raconterait que la montre a été gobée par la plus idiote des perruches. La grande orangée qui passe ses journées à piailler. C’est vrai qu’entre la cage qui piaille et le chien qui hurle à la mort enfermé dans 20 m2 il y a de quoi voir une montre renoncer.

L’histoire se passe dans ma vallée. Ma vallée, est une vallée que tout le monde ignore, sauf pour la traverser de haut, sur le viaduc autoroutier, en descendant vers le soleil. En dessous, restent les vestiges d’une ville ouvrière. Tu comprendras que personne ne regarde en dessous.

Là, dans cette ville, la mémé garde des perruches en cage en souvenir des canaris de la salle des pendus. Et chaque soir et chaque matin de nourrir dévoiler voiler la volaille. Et toujours par-dessus le chien qui hurle et le poste de radio en boucle sur Europe Numéro 1.

Un soir, donc, la montre a glissé tout au fond de la cage. Aussitôt attrapé secouée par le bec vorace de la perruche orangée. Je ne sais pas si tu as déjà essayé de disputer une montre à une perruche ? Malgré les cris de la mémé et le fou rire du pépé, la perruche n’a pas lâché la montre. Nul renard en cette petite cuisine pour lui vanter son ramage.

Au lendemain matin, la toute petite montre bracelet trainait au fond de la cage parmi le guano et les brisures de graine. La montre marquait 19 heures 15. L’heure du journal des sports sur Europe Numéro 1, l’heure de nourrir les perruches, juste avant l’heure de sortir le chien, puis celle de passer à table au retour du : « Néné va faire pisser le chien ».

A quoi sert d’avoir une montre, finalement, quand les instants chaque jour sont les mêmes que ceux de la veille ?

C’est ainsi que la toute petite montre bracelet est allée rejoindre une vieille broche et un ancien camé dans le fond du tiroir de la table de chevet et que personne désormais ne regarde la montre comme personne ne regarde la ville de tout là-haut, sur le viaduc.

samedi 7 mai 2011

Bien cherché.


Et je me perche sur de hauts talons et mes pas claquent les lames de plancher, heurtent les pavés, résonnent dans les traboules et les passages comme une rengaine, un rythme, un tambourin qui me rassure et me tient là, tête haute, dos droit, épaules carrées ; certitude - au moins celle-ci - d’assurer ça, la démarche et l’allant, la dégaine et l’allure.

Voilà donc qu’il faut déjà s’approcher de la pente douce –ou pas si douce - pour enfin marcher droit, tête haute, sans trembler.

Voilà donc qu’il faut déjà voir venir les roux et les mordorés pour oser traverser une salle de restaurant pleine à craquer et gagner, sous les regards supposés, les toilettes ou bien la porte de sortie sans se penser gauche et gourde et maladroite et observée et déplacée sous le feu de mille paire d’yeux rigolards.

C’est une jolie fierté. Bien sûr, il ne faut pas trop s’interroger sur le sens de tout ça. A traverser tête haute, je traverse tout court. A la sortie de la salle, je reste aussi seule qu’à l’entrée. Seule, mais remarquée. Ça me fera une épitaphe ironique. Un dernier coup de griffe sarcastique. Bien cherché.

lundi 18 avril 2011

lundi ...

On a tous les mains serrées autour de nos tasses de café, un lundi comme les autres, avec ce même rituel de reprise.

La conversation démarre difficilement, comme à regrets. Regrets de laisser derrière soi les activités du dimanche, les souvenirs de balade ou les surprises du retour du fils qu’on n’attendait pas si tôt.

De souvenir en souvenir, la conversation s’emballe quand Suzie déroule ses années de prime jeunesse de son accent méridional encore bien présent. Elle est trop jeune pour bien se souvenir de Malpasset mais tout de même.

C’est comme l’accident d’ici, en 55. Je crois que c’est près de 90 morts qu’il a fait, l’accident. Ici, tout le monde en parle encore.

Je ne sais pas, je ne suis pas d’ici, je suis toujours une étrangère. Je veux bien que vous me racontiez.

Un accident sur le circuit. A l’époque, le circuit, il avait l’air parfois d’une route de campagne, guère mieux. A peine 9 mètres de large pour y laisser passer la course, t’imagines ?!

Pas trop, non, je m’imagine pas trop… Combien faut-il de large pour laisser passer une course automobile ?

Enfin, bref. Il y avait Fangio encore cette année là. Mais ça a été sa dernière année au Mans. Après ça, il a dit qu’il ne voulait plus jamais y revenir, au Mans.

C’était une course de dingues de toutes façons, un juin brulant, et le retour des Flèches d’Argent. Les tribunes pleines, la fête habituelle.

(ça je vois un peu, ça n’a pas trop changé depuis, ça sent le barbecue et la poussière toujours)

A la fin de la course, je revois toujours la photo de ce pilote tout sourire. Bon-sang 84 morts et lui, il souriait ! Y’a des images, comme ça, que t’oublies pas.

Ce qui s’est passé : finalement, ce pilote, il a voulu rentrer au stand au dernier moment. Queue de poisson, la voiture devant, bien plus lente, qui resserre à gauche et envoie une troisième voiture dinguer contre le mur des stands ou elle explose littéralement.

Les pièces, le moteur, tout ça qui vole dans la tribune et ratiboise tout sur son passage. 70 morts sur le coup. Dont les enfants sur les épaules de leurs pères et tout le toutim.

Ils n’ont même pas arrêté la course. Je sais pas, peut-être que personne n’a compris que c’était si grave ailleurs que dans la tribune et puis, si on voulait pas bloquer toute la ville en laissant filer le public valait mieux qu’ils restent là à regarder tourner les bolides. Comme si de rien n’était. Et aussi, bon, les portables n’existaient pas, alors, personne ne risquait de t’alerter.

T’imagines, si t’avais été celui qui reste à regarder tourner les voitures pendant 24 heures sans rien savoir du drame qui s’est joué juste en face ?

Je ne sais pas trop si j’imagine. Je serre ma tasse de café plus fort, je pousse ma chaise, faut bien démarrer la semaine, d’une façon ou d’une autre…

vendredi 1 avril 2011

dans l'intervalle


Tu es assis dans l’intervalle. Au seuil. Entre l’avant et l’après. Là où inéluctablement la bulle éclate, tombe le funambule, sonne le réveil. Entre songes et montagnes. Figé dans l’instant qui n’existe pas.


Devant toi le retour arrière au pays de Cocagne. Là, l’herbe est plus verte et les sommets transparents, aiguisés. Il y reste de la terre à gratter des racines à fouir. De là-bas résonnent les rires des amis et tintent les verres dorés. L’eau reflète le Klein des ciels improbables et les rêves éternels palpitent au cœur des glaciers.


Derrière toi l’avenir et les routes à construire qu’on ne veut plus construire. Les terres plates au gout de coaltar et les remous des grands fleuves, l’attrait des estuaires ou les eaux se mêlent, l’idée de l’occident.


Tu es assis dans l’intervalle si le seuil existe c’est peut-être déjà la mort.