mardi 1 juillet 2014

Une épingle à nourrice …
Pour te souvenir des années punk, te la planter dans la chair de l’oreille et regarder couler le sang le long du cou. Pour en décorer les lambeaux de coton du T-shirt, entre les badges qui tirent la langue et les tags au marqueur noir qui sentent l’essence et qui saoulent et comme tu aimes cette odeur… 
Sang métal et pneus
Ether.
Une épingle à nourrice ? Mais elle est si petite cette épingle. Dorée, presque précieuse, dans les coulures de peinture.
Elle dit que tu te trompes de voie. Que tu n’es pas si punk que tu le crois et que tu surjoues le no-future comme tu surjoues le reste ? Avec ton chat, tes mômes et ton époux au coin du feu ?
Une épingle à nourrice? elle pique ressort et repique ? Elle te pique le coeur te transperce la peau, fait un trou à l’entrée, un autre à la sortie et reste fichée là, dans ta chair, plaie vivante, à jamais. Comme le souvenir de toi. 
Une épingle à nourrice ? Faut-il y voir la mère ? celle des couches culottes pas encore jetables, la mère des épingles coincées entre les dents pendant que tu gigotes, fesses à l’air, jambes libres, sur le lit déposé ?
Une épingle à nourrice ? pour recoudre ta vie ? faute de fil et d’aiguille qui cout toujours de fil blanc, juste, bord à bord, rapprocher les deux plaies disjointes et l’une à l’autre - relier - 

dimanche 22 juin 2014


A la fin, tu es mort.
Depuis longtemps déjà. Il ne faut pas ouvrir les pages de Bukowski. Elle te brulent aussi surement que son regard dévoré par la haine. 
Toi seul sait. 
Tes mains enserrent ses poignets comme des cordes.
Les cordes autour de ton cou qui balance
Maintenant, ton cou est celui qui souffre et tu portes minerve.
Minerve déesse de la guerre. 

Les cordes autour de ses poignets, de ses chevilles, les mêmes cordes toujours qui font lien puis qui coupent.

Soleil Cou Coupé. 

vendredi 30 mars 2012


Je suis un objet dans une vitrine. Une poupée derrière sa vitre. Un truc  joli qu’on regarde mais qu’on ne touche pas. C’est pas que ce soit fragile. C’est seulement pas accessible.

Je voudrais que quelqu’un pète ce putain de carreau et me mette en morceaux s’il le faut.

Tout sauf rester derrière ce rideau de verre à voir passer des gens qui me regardent à les entendre sans pouvoir les atteindre.

Ils disent que je suis intelligente et que je comprends vite. Ils disent que je m’adapte à toutes les situations. Ils disent que je suis forte et que je vais y arriver encore et toujours. Ils disent que j’ai bien tracé ma route finalement, que j’ai un super poste là-haut au sommet de ma tour de verre. Ils disent que construire ça et avoir aussi des enfants et après être passé par des épreuves difficiles, franchement chapeau. Ils disent qu’en plus je suis plutôt jolie. Que je ne passe pas inaperçue. Que j’ai du charme, un truc qui fait que l’on m’écoute et qu’on me suit. Ils disent que j’ai du talent, parfois. Qu’ils aiment lire mes mots, se perdre dans mes petits récits, suivre mes divagations.
Ils disent des trucs comme ça.

Y’a aussi dans la rue dans les cafés dans les boutiques les regards des passants.

M’en fous. A quoi ca sert tout ça ?    

Je prends la poussière dans ma vitrine. Je voudrais que quelqu’un pète ce putain de carreau et me brise en mille morceaux s’il le faut.  

Ou bien faut-il que je m’effrite, qu’à la fin je tombe en poussière. Devienne kitsch. Dernière station avant l’oubli.

jeudi 29 mars 2012

Y'a du Rimmel qui coule : le soleil dans les yeux. Ce doit être le soleil. Sur les joues ça te fait des traînées charbon

 que tu gommes de la pulpe d'un doigt

 Y'a du Rimmel qui s'étale en ruisseau gras sur peau fatiguée déjà. Le soleil de mars pique les yeux

 et leur fait rendre l'âme. Y'a du Rimmel qui coule le long de l'arrête du nez. Vacille en goute fragile en apesanteur suspendu  à une narine.

Dedans? Dehors ? Le printemps donne de curieuses allergies.

 Que d'un revers de main tu effaces.

 Noies dans des mots. Ecrire ce n'est pas pour dire une histoire. Écrire ce n'est pas être quelque part. Écrire c'est cheminer les mots ouvrent une voie. Un ridicule chemin fragile entre deux tours de béton. Mais au moins passer au delà ce putain de soleil qui brûle les yeux et fait couler le Rimmel.

Se lever d'un banc. Marcher. Assurer l'essentiel. Avancer.

lundi 30 janvier 2012


-           « Hé papé tu fais quoi sur le banc ? »

Ah ! tiens, la petite a terminé sa sieste. Pour moi, c’est mort, je suis bon pour le manège des questions . Merde, Lola, je suis bien, là, sur mon banc. Tu vois pas que je suis vieux et fatigué et que je pourrais y passer l’après-midi, sous le tilleul penché vers le sol, à gratter du bout de ma canne.

Du bout de ma canne comme des ronds dans l’eau et ma casquette vissée sur le crane et personne ne vient me chercher.

Sauf qu’on est dimanche. Et qu’ils sont venus qu’ils sont tous là.

C’est pas que j’aime pas quand ils sont là. J’aime bien les voir arriver le matin, descendre de leur voiture, les adultes à l’avant se déplier secouer les restes des agaceries du trajet ; les deux petits en sautillant, « papé ! papé ! On va voir les lapins ! »

 Bon, je me redresse alors …

-          « je rêve, Lola, je rêve … »
-          « Tu rêves pas, papé, tes yeux, ils sont ouverts »

Elle est toute blonde Lola, de grands yeux noirs qui lui creusent le visage et déjà berchue du haut de ses 6 ans. Elle est toute en légèreté, Lola, elle tourne, elle vire, elle questionne sans cesse.

-          « Papé à l’école ils disent que les yeux verts c’est des yeux de vipère , toi, t’as des yeux de vipère. Moi, ils disent marrons des yeux de cochons mais ils sont pas marrons, mes yeux, ils sont noirs … »
-          « C’est comment, des yeux de vipère ? »
-          « je sais pas, c’est ce qu’ils disent… les tiens, c’est maman qui dit qu’ils sont verts. Ben, moi, je le vois pas le vert. C’est parce qu’ils font comme de l’eau, tu sais, comme les images qu’on voit à la télé des fois de la mer là-bas, très loin, je sais pas trop … Tu avais les mêmes yeux, tu crois quand t’étais petit comme moi ? Ils te disaient aussi à l’école les yeux de vipère ? Moi, je les aime bien, tes yeux, en tous cas, parce qu’ils me regardent en riant. »

Oui, et voilà, mes yeux, encore mes yeux …  Lola, si tu savais … 

vendredi 20 janvier 2012

Il manque manque manque ...


Y’a comme ce genre de peur qui pèse d’un poids d’âne mort posé sur mon estomac et qui empêche mes poumons de se gonfler de l’air qu’il faudrait. Mes poumons, ils sont aspirés vers le bas par le plomb qu’ils ont dans l’aile. C’est pas de la peur pourtant.

Y’a comme une boule d’angoisse qui perfore ma poitrine et les empêche de se déployer comme des voiles.

Y’a tout ce noir tout ce sombre toujours au fond qui risque de te prendre aussi, de t’aspirer.

Y’a toujours, même sur les chemins clairs au bord de l’océan, même sur les chemins hauts qui crapahutent sur les crêtes lumineuses des trous des creux des grottes des gouffres de doute.
Des replis curieux ou se brise l’écume ou s’accrochent les brumes ou le son ne vient plus qu’étouffé comme un lointain écho.

Si je m’assieds là, je ne vois plus n’entends plus que l’écho de ma peur comme les coups du doppler flux et reflux circuit fermé.

Il manque manque manque manque quelquechose qui fait que j’ai ce trou foré au creux de moi cette grotte ce gouffre ce truc qui me dévore à coups de becs de pics de vrilles il manque manque manque manque …
J’ai beau savoir, je ne sais plus. La tête, ça ne sert à rien quand le cœur ne veut pas.

Je vais refaire l’oiseau. M’accrocher aux barreaux, lever les yeux vers le ciel et déployer largement mes deux ailes-bras. Me laisser pousser des serres et des griffes.  Grimper très haut et voir loin demain. Et puis après encore.
Y’a pas pire que les oiseaux qui ne savent pas voler.  Je veux voler encore. Je vais voler encore. 

lundi 9 janvier 2012

Au pied de la lettre


Tu comptes les heures. A rebours. 50 heures me dis-tu. Puis 46. Rendez-vous dans 46 heures pont des Arts pont des Soupirs pont Mirabeau…

A mes lèvres compteras-tu les secondes qui fileront bien trop lâches à débours ?

Il n’y a pas assez d’étages l’ascenseur file trop vite, dans les couloirs trop de monde dans les rues des passants dans les restaurants des regards. Des doigts trainent et s’égarent et se nouent sur les tables, des genoux sous les nappes, des mains au bas du dos, des baisers volés sous des fenêtres grises, des silences à briser les tympans.

Des pas qui s’éloignent, pressés de ne pas, surtout ne pas se retourner : statue de sel.

J’entends les parenthèses les suspensions les intervalles les paroles chuchotées à cueillir sur ta peau, lentement, mot à mot, souffle à souffle.
J’ai peur de briser de casser de perdre de défaire délier déliter d’oublier…

Funambule sur le fil je vacille au souffle du vent menace de rejoindre le sol, la neige tout en bas les moments si fragiles bulles de verre suspendues aux branches dénudées, bulles de savon envolées …
Au pied de l’arc en ciel il y a un trésor.
Le sais-tu, le sais-tu ?

Au pied de la lettre ? un baiser.

dimanche 18 décembre 2011

un verre d'eau

T’en fais trop. Tout de même t’en fais trop. Pourquoi tu brailles comme ça. Pourquoi tu te vautres ainsi ? C’est quoi ces litres de flotte et de morve tous ces liquides inconvenants qui te sortent par tous les trous ?

T’en fais trop. Je te jure. Ce ne sont que des mots. Y’a pas de quoi baver comme ça comme un animal ramper sur le parquet vomir ainsi des cris informes, des sons des bêlements. Pourquoi tu geins tu gémis tu glapies y’a pas de quoi fouetter un chat. Ce ne sont que des mots.

On dirait que tu le fais exprès que tu fais ton intéressante, tiens, comme un gosse qui se roule sur le sol pour faire le malin. Arrête un peu sinon tu vas vraiment finir par savoir pourquoi tu pleures.

OK, je ris un peu ! Mais y’a pas de quoi s’énerver comme ça. C’est quoi, cette violence, ce n’est pas lisse, pas poli, pas comme il faut.

Tu vois t’es pas capable. Pas même capable de discuter calmement, d’envisager les hypothèses, de regarder les choses en face, de tirer les conclusions qui s’imposent. Tu vois t’es même pas capable.

Ça montre bien que t’es pas grand-chose, finalement . Tu vois, j’ai bien raison. Regarde-toi un peu. Les bras m’en tombent. C’est quoi tout ce cinoche c’est quoi ce cirque t’es vraiment pas grand-chose, moins que rien, même pas tu ferais pitié.

M’enfin, réagis, que vont penser les enfants, tu leur fais peur, tu leur fais honte, ils ne voudront même plus de toi, ils ne sauront même plus qui t’ es. T’as vu l’image que tu leur donnes, à pisser ainsi par tous les trous ?

T’as plus de dignité, t’as plus rien, t’es là, tu chiales, tu gueules, c’est disproportionné, ce ne sont que quelques mots. Pourquoi faut toujours que tu te noies dans un verre d’eau ? Faut-il que je te le jette à la tronche, le verre pour que tu te calmes ? Que je te mette la tête sous l’eau, que je te traine sous la douche pour que tu la fermes ?

C’est pas possible, tu le fais exprès de me faire sortir de mes gonds, faut toujours que ça finisse comme ça, t’es chiante. Va encore falloir que je te rafraichisse les idées !

mercredi 16 novembre 2011

Ce matin, une femme pousse dès 8 heures 30 la porte de l’agence en hurlant au secours, police ! Elle entre en courant, poursuivie d’un individu qui la menace de mort, essaie de l’embarquer de force la tirant par le bras. Il est des jours qui commencent plus vivement que d’autres. Des lendemains de porte closes pour cause de grève du personnel qui sonnent brutalement le réveil.

Quelques-uns tentent de les séparer, les clients qui attendent donnent un coup de main, la dame est isolée dans un bureau, la police appelée sur les lieux arrivera plus tard, un gendarme de passage dans la rue interpelle le monsieur et le maintien à l’extérieur des locaux.

Il s’agit d’un couple qui se sépare, la femme a quitté le domicile pour se protéger de violences physiques, vit en foyer. Ce matin, nous lui avions fixé rendez-vous à l’ouverture de l’agence et l’époux menaçant l’a prise en filature.

Il l’a prise en filature avec, sanglés dans la voiture les deux petits garçons du couple -5 et 3 ans- dont il a la garde puisque madame s’est enfuie. Lâchés dans l’agence, ceux-ci se précipitent vers leur mère qu’ils n’ont pas revue depuis son départ.

La mère pleure après ses enfants, en vrac et tout à trac leur promet des chewing gum, de les emmener loin de leur père qui est méchant et leur fait du mal. L’ainé des petits proteste que c’est pas vrai, que papa ne tape pas qu’il veut rester avec lui. La mère hurle qu’il ne peut pas lui dire ça, que c’est elle sa maman d’amour, que son père le bat et qu’il lui dit de se taire sinon il recommencera qu’elle le sait bien, prend la salle à témoin de son malheur dans les cris et les larmes… Evidemment, les petits pleurent

Toute l’histoire se poursuivra au commissariat, mômes avec, et avec les flics qui ronchonnent parce qu’ils n’ont pas non plus des sièges auto pour trimballer des gosses …

J’arrête l’histoire ici.

C’est seulement une histoire sordide dons nous sommes parfois témoins parce que nos portes sont ouvertes sur le monde.

Ensuite, je pense à tous ces discours qui me culpabilisent parfois. A comment ne pas prendre en otage ses enfants, à ce que ressentent les enfants au milieu des drames des parents. Et puis, je vois qu’il y a un monde, deux mondes, dix mondes entre ce à quoi j’ai pu assister ce matin et la réalité de nos séparations d’adultes éduqués …

Alors, je ne sais plus. Ce discours général, il s’adresse à qui, à quoi ? Ce qui est pour moi d’une grande banalité, une tautologie, un truc de comptoir, pour d’autres ce n’est même pas le centième de leur niveau de préoccupation ou de compréhension…

Bien, et maintenant, je fais quoi, moi, de tout ça ?

dimanche 30 octobre 2011

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Les gens, voilà … les morts, les vivants : vient toujours le moment ou faut les laisser filer. Souffler sur la voile comme, gamin, au bord du petit bassin regarder s’éloigner le navire. Ranger la gaffe, laisser flotter, souffler encore, laisser à la dérive regarder s’éloigner le rafiot et rire.

Moi, des fois, j’aurais quand même préféré le couler, le bazar. A coups de surin déchirer les voiles. A coups de talons écraser les coques. Crac.

Les coques craquent et craquent les os des doigts qu’on replie de force dans la paume de la main. Pouce replié au creux de la paume, en chien de fusil sous les quatres autres doigts. Index, majeur : à la force du pouce d’en face. Auriculaire parce que c’est mon petit doigt qui me l’a dit, annulaire, sans l’anneau, forcément.

Craquent les articulations des doigts un par un et retour. Déjointer les articulations : désarticuler. Craque ta main et garde l’autre pour demain. Mange ton pied et garde l’autre pour danser. Mieux vaut pouvoir danser demain si jamais si jamais sur l’pont de Nantes un bal y est donné…

Si jamais, si jamais l’eau qui passe sous les ponts n’est jamais jamais la même ni tout à fait une autre ; j’écris : « jamais la peine », je corrige, j’efface : si jamais ça valait la peine, demain. Si la peine en vaut la chandelle et sur le pont Mirabeau, faut-il qu’il t’en souvienne …

Comme un petit bateau, une coquille de noix, mes mots sont partis au loin, au fil, au courant, et toi dedans, et toi avec, et moi ici, je ris. Je trempe mes mains dans l’eau, je ris.

vendredi 28 octobre 2011

Cocon Vicodine


Un jour t’as su qu’il fouillait tes tiroirs, ouvrait tes placards, retournait tes sacs à main, pistait tes accès internet, relisait tes courriers, s’emparait de ton téléphone à la recherche d’un nom, d’un numéro, d’un texto, d’une trace. De n’importe quoi qui fasse sens.

En ce cas, tu laisses forcément toujours trainer quelque chose qui. Pas besoin d’être psy pour le comprendre. Comme une ultime provocation, consciente ou pas. Tu oublies forcément d’effacer un dernier mail, tu laisses glisser un mot de trop, tu parles même en dormant.

C’est pourtant juste un message anodin, un truc comme « j’ai bien acheté le pain » qui finit par tout faire basculer.

Alors s’enchainent les nuits sans sommeil, les sommations, les exigences, les cris et les insultes. A trois heures du mat, sortie brutalement d’un pauvre sommeil volé, le corps n’y tient plus. Jamais de coups toutefois, à peine une bourrade agacée, sentir la limite de la résistance de l’autre, ne pas le pousser à fuir, juste chaque nuit, le priver de sommeil, sans le vouloir, n’est-ce-pas, juste parce qu’il souffre trop et que s’il souffre c’est à cause de toi, toi qui le méprises, le trompes, le moques, lui ment, qui ose !

Et chaque jour cependant, repartir bosser laisser les petits chez leur nounou avaler les trajets faire semblant de rien et chaque soir rentrer, déjà épuisée, apeurée, d’avance réveillée.

C’est comme ça que sont venus les maux de tête récurrents. Que tu soignes à la codéine. Alors tu trouves un sommeil sans rêve. Tu n’attends plus rien de rien que de dormir. Assommée. Et puis, les journées cotonneuses et la vie sans les angles. Tout devient mou et rond, sans rêve et sans aucune douleur, sans plus rien ressentir, plus de chaud, plus de froid, plus d’envie, plus de désir : la paix ouatée des médocs. La nuit, tu poses la tête sur l’oreiller et te viennent comme les bruits assourdis d’un train sur sa voie – un noir – un trou – plus rien.

Dix ans d’un noir – un trou – plus rien.

Pendant ce temps, l’autre, celui qui fouillait exigeait voulait savoir tenir comprendre pas passer pour un con un lapin de trois jours un perdreau de l’année, pendant ces dix années de noir de trou de rien de suées nocturnes de sommeil sans rêve de vie sans mémoire de jours gommées de vie effacée de souvenirs perdus ; l’autre ne voit plus rien. Plus rien ne l’inquiète. Il n’a plus rien à chercher. Il est bien sûr de ne plus perdre sa chose – la face – de tenir contenir brider empêcher que ça déborde que ça fasse désordre.

Comme tu sombres, il peut naviguer. Comme tu coules, il peut marcher. Fin de l’histoire.

vendredi 21 octobre 2011

Tu vois pas que c'est l'automne ?


Tu vas pas sortir comme ça, ma fille ?

Tu vois pas que c’est l’automne ? Tu sens pas le froid qui mord ?

Vas pas filer dehors comme ça, en bras de chemise, il est bien plus tard que tu ne penses.

Faut te couvrir, mettre un cache-nez, un anorak.

- Je sors en bras de chemise, l’automne est tendre. Le soleil a cette lumière particulière, chaude, adoucie. Tous les orangés, les rouges, les bruns dorés chantonnent. Je me fiche pas mal du reste. J’entends pas non plus que les colchiques lentement empoisonnent. C’est pas l’automne, je crois. C’est un long long été, un printemps palimpseste et je marche au travers de cette drôle de clairière, et les branches basses dessinent à mon poignet des signes et des lacets.

- T’as pris froid, tu vois. Je sais pas ce qui t’as pris. Maintenant, t’es coincée au coin du feu. Attends, je vais te faire un citron chaud, un grog, une soupe, te tartiner te Vicks Vaporub, t’apporter une bouillotte et le grand châle de laine rouge dans lequel t’enrouler.

- J’ai pris froid tant pis. L’automne était tendre. Les branches comme des mains suivaient les lignes à mes chevilles, les traits à mes poignets, les mots s’enroulaient à ma taille, le temps filait fuyait pourtant ne passait plus, j’ai cru que c’était le printemps, de nouveau. C’était bien.

dimanche 25 septembre 2011

Comptine pour accompagner l'automne

Un soleil blanc fait buvard ce matin. Les brumes filassent et s’accrochent à la plaine. Fées, elfes, faunes et farfadets pépient.

Je traverse. Blindée au cœur de ma caisse de métal, le moteur hurlant, sur l’autoroute, je file.

A quoi tu penses quand tu roules comme ça ? A quoi tu penses tandis que le soleil boit les nuées ? A quoi tu penses pendant que les gnomes ricanent au creux des fossés, attendant l’écart, attendant l’arrêt, attendant l’orage ?

Je pense que je me noie. Conduisant, je me noie. Je me noie dans les yeux du garçon perdu. De celui que je n’aurais pas. Du garçon qui n’est pas pour moi.

- Non, non, ma mie, vous n’irez pas danser ; non, non ma mie, vous n’irez pas danser…

Au matin, le soleil pâle déchiquète les brouillards et les étirent en filament. Fées, elfes, faunes et farfadets dansent sous les hautes herbes, entre les rivières grises où se confondent eaux et nuages.

Je traverse. Je passe au travers. Boule de métal hurlant, au cœur portant un lac turquoise, du bleu des yeux du garçon perdu, celui qui n’est pas pour moi.

Tant pis.

dimanche 11 septembre 2011

on peut pas être et avoir été...

Je sais pas trop, j’hésite encore. Je m’sens rouillée, dedans, dehors. Les pas pesants, les doigts gourds et les mots pas justes. Les mots pas justes sont ceux qui laissent des traces épaisses sur le papier. Les mots écœurants puis indigestes, les mots qui restent sur le cœur puis pèsent sur l’estomac.

Et, puis où mène le chemin ? Je reviens de Paris, Texas, comme au jour de mes vingt ans. Des larmes et des ressacs dès la première image. Et tout va crescendo jusqu’à cette valse en chambre d’hôtel, cette mère et cet enfant, tournez manège, décrochez le pompon. Faut pas se poser la question de savoir ce qu’il advient une fois posée la caméra. Ca valse, ça tourne mais ceux qui sont restés dans l’ombre, ceux du quotidien, ceux qui construisaient la vie banale du petit garçon blond, ceux qui le matin le déposaient à l’école et le soir le récupéraient en voiture parce que marcher à pied ça craint, ça se fait pas dans le quartier ; ceux-ci donc, que sont-ils devenus, une fois posée la caméra ?… Faut pas se poser la question. Faut rester sur l’image de la chambre d’hôtel et passer au film suivant.

Mais bon, j’avais vingt ans. On peut pas être et avoir été, dirait mon père. Il s’est passé qu’on a coupé la caméra mais que le film a continué de se tourner, sans image ni témoin. Maintenant, le petit garçon va sur ses 35 ans. Il se retourne parfois sur l’image de la chambre d’hôtel, mais sans plus. C’était sans doute pas vraiment lui. C’était sans doute pas vraiment moi. Faut savoir finir les histoires sans les finir parfois, comme une fin d’attrape-cœurs, en vous disant qu’il ne sert à rien d’en dire davantage, que je vous raconterai pas ce qui s’est passé ensuite, c’est plus la même histoire, puis bon, j’crois qu’on s’en moque, on peut pas être et avoir été, pas vrai…

dimanche 4 septembre 2011

Histoire pour Lee.

La toute petite montre bracelet que je porte au poignet s’est arrêtée depuis bien longtemps. Peut-être même a-t-elle renoncé à compter les heures déjà bien avant ma naissance. Je sais que c’est une vieille histoire que je vais te raconter là, et que, comme vieille histoire, elle a dû trainer d’oreille en oreille et, de bouche en bouche, divaguer davantage.

Désormais, reste à mon poignet cette petite montre bracelet qui ne donne même plus l’heure, juste l’idée.

Son cadran est si ridiculement étroit, que, même du temps ou ses aiguilles tournaient encore, je me demande comment ma grand-mère parvenait à lui extirper la moindre idée de l’avancée du jour.

Parce que, tu l’as compris, cette montre était celle de ma grand-mère, et voici que je la porte ce soir arrêtée, plutôt comme un symbole que comme un objet d’usage.

La montre s’est arrêtée un matin victime des perruches de mémé. Je comprends bien que ça puisse prêter à sourire, mais c’est pourtant bien dans la cage des perruches que la montre a rendu l’âme. Evidemment, le pépé, fendard, te raconterait que la montre a été gobée par la plus idiote des perruches. La grande orangée qui passe ses journées à piailler. C’est vrai qu’entre la cage qui piaille et le chien qui hurle à la mort enfermé dans 20 m2 il y a de quoi voir une montre renoncer.

L’histoire se passe dans ma vallée. Ma vallée, est une vallée que tout le monde ignore, sauf pour la traverser de haut, sur le viaduc autoroutier, en descendant vers le soleil. En dessous, restent les vestiges d’une ville ouvrière. Tu comprendras que personne ne regarde en dessous.

Là, dans cette ville, la mémé garde des perruches en cage en souvenir des canaris de la salle des pendus. Et chaque soir et chaque matin de nourrir dévoiler voiler la volaille. Et toujours par-dessus le chien qui hurle et le poste de radio en boucle sur Europe Numéro 1.

Un soir, donc, la montre a glissé tout au fond de la cage. Aussitôt attrapé secouée par le bec vorace de la perruche orangée. Je ne sais pas si tu as déjà essayé de disputer une montre à une perruche ? Malgré les cris de la mémé et le fou rire du pépé, la perruche n’a pas lâché la montre. Nul renard en cette petite cuisine pour lui vanter son ramage.

Au lendemain matin, la toute petite montre bracelet trainait au fond de la cage parmi le guano et les brisures de graine. La montre marquait 19 heures 15. L’heure du journal des sports sur Europe Numéro 1, l’heure de nourrir les perruches, juste avant l’heure de sortir le chien, puis celle de passer à table au retour du : « Néné va faire pisser le chien ».

A quoi sert d’avoir une montre, finalement, quand les instants chaque jour sont les mêmes que ceux de la veille ?

C’est ainsi que la toute petite montre bracelet est allée rejoindre une vieille broche et un ancien camé dans le fond du tiroir de la table de chevet et que personne désormais ne regarde la montre comme personne ne regarde la ville de tout là-haut, sur le viaduc.