mercredi 7 juin 2006

Le mensonge fondateur


Aujourd’hui, c’est mon anniversaire.
De fait, c’est aussi le jour anniversaire de la mort de maman. Maman est morte en me mettant au monde, ce sont encore des choses qui arrivent …

Mon père m’a nommé José.
Mon père a toujours été ma seule famille, j’ai grandi seul auprès de lui, sans terre, ni racines.
Mon père s’appelait Miguel, Miguel Martinez, on ne pouvait pas faire plus espagnol comme identité. Seulement, il se faisait appeler Michel. Il ne m’a jamais parlé autrement qu’en français et à l’école, il m’a fait apprendre l’anglais, puis l’italien.

J’ai grandi seul avec mon père, sans terre et sans racines.
Mon père n’avait pas de parents, on l’avait trouvé un jour sous un porche à Carthagène et il avait été élevé par l’assistance publique de la province de Murcia. C’est tout ce que j’ai su.
Mais aujourd’hui, c’est mon anniversaire, et c’est aussi celui de la mort de maman.
Mon père est mort maintenant, cela va faire bientôt un an.

A sa mort, j’ai du fermer la petite maison, il n’y avait pas grand chose là dedans, pas de racines, pas de terre, pas de biens…
Un tiroir cependant, que je n’avais jamais ouvert parce qu’il le tenait toujours fermé à clef.
J’ai cassé le tiroir, arraché la serrure.
Des papiers jaunis, et cette vieille photographie que je vous tends, et puis, surtout, le livret de famille…

Mon père avait un père et une mère, c’était écrit là, noir sur blanc : Miguel Martinez, né à Vera, province d’Almeria de José Martinez et de Ana Simon.
Alors, j’ai cherché plus avant. J’avais donc un grand-père prénommé José, comme moi, et décédé l’année de mes six ans.
J’ai écrit là-bas, à Vera, à l’état civil : ils étaient tous nés dans le village : mon père, Miguel ; mon grand-père, José ; mon arrière grand-père, Miguel ; son père, encore José, et ainsi de suite pour la nuit des temps.

Je suis né sur un mensonge et je suis celui par qui le fil a cassé, celui par qui la chaîne a été rompue, la ligne brisée. Je ne saurais jamais pourquoi ; pourtant, il m’a quand-même appelé José…
Je reste un sans terre, et mes racines sont à nu, elles tiennent toutes entières dans cette petite photo et dans ces quelques prénoms ...

mardi 6 juin 2006

Les lumières dans la plaine


Un soir d’été, tu dévales la montagne au couchant.
De la fenêtre de ta chambre, tu as vu une haute flamme lécher le ciel et l’embraser.
Alors, un soir d’été, tu dévales la montagne au couchant.
A la nuit noire, tu atteins la plaine.
Là, tout n’est que lueurs couleurs et flammèches orangées dans la nuit opaque et lourde.
C’est vraiment magnifique, c’est vrai, plein de nuances luminescentes et d’étincelles !
Le long du long couloir le fleuve noir rend au centuple chaque éclat de lumière, les fait valser, danser, apparaître et disparaître à nouveau…
Les torchères brûlent d’une flamme immense à toucher la lune, les cheminées crachent un brulot soufré qui moutonne rosé sur le ciel d’été.
Les étoiles s’éteignent, Pierrot n’a plus de feu, sa chandelle est à terre : ici, le long du fleuve des hommes.
Les tuyaux, les milliers de tuyaux métalliques qui sillonnent l’espace sont constellés de petites nébuleuses bleutées, les fenêtres des usines découpent autant de carrés jaunes sur la nuit.

T’as raison, " c’est vraiment magnifique une usine, c’est plein de couleurs et plein de cris, c’est plein d’étincelles surtout la nuit ", tu ne connais pas mais t’imagines…

Ici, tu vois, c’est treize sites classés Seveso sur quelques kilomètres à peine, les gens d’ici appellent ça : " le couloir de la mort ".

vendredi 2 juin 2006

Nos oiseaux à nous ...



Elle pousse la porte, fine et légère, toute blonde et fragile et s’avance au guichet. Assise là en face, son visage t’apparaît creusé, gris un peu, torturé, noué … Elle tend son permis de conduire et tu vois son âge, tu lui aurais donné vingt ans de plus, elle est toute jeune, la photo sur le permis date de l’an dernier, en un an, elle est devenue ce masque de grimaces qui te fait face. Elle te regarde et tend la main vers la fenêtre, du doigt, elle te montre tous ces choux transmutés génétiquement qui envahissent son ciel … Elle n’en peut plus de tous ces choux.

Lui, il arrive un matin avec son épais dossier sous le bras, il te dépose son paquet fièrement. Il t’explique que c’est sa thèse et qu’il vient la soutenir, qu’au mois de juin à l’université, personne ne s’était déplacé, le jury était absent. Alors, il soutient sa thèse.

Ce grand gars la aussi qui erre dans l’espace des offres et que tu vois arpenter chaque centimètre et tourner inquiet sur lui-même. Il appuie désespérément de sa main droite sur les affiches d’offres … Tout à coup, il hurle, il se retourne vers toi et il te demande en criant de lui dire absolument et tout de suite pourquoi les liens, là, au mur, ne sont pas actifs ce matin.

Cette dame qui approche de la soixantaine et qui, assise en face de toi dans le box, te raconte au long d’une bonne heure qu’elle a des trous dans le cerveau, que forcément, la syphilis du cerveau, ça fait des trous, mais qu’en tous cas, tu es bien gentille de l’écouter comme ça.

Ce jeune homme encore, peut-être trente ans, qui tous les matins attend l'ouverture pour entrer derrière toi. Ensuite, il passe la journée caché derrière un poteau et quand vient l’heure de fermer, chaque jour, il hurle et tempête et t’insulte violemment parce que tu ne l’as pas reçu et qu’il a attendu toute la journée.

Celui la, plus âgé qui ne marche qu’en touchant un mur, il marche en crabe pour atteindre un poteau , puis le suivant, toujours en contact, arrivé au seuil de l’agence, il saute en criant, en râlant plutôt, voire en geignant : il n’y a plus de murs, et il repart comme il est entré.

L’homme des lourds dossiers de quatre kilos, qu’il dépose chaque jour sur ton bureau et dans lesquels il te stabilote MA MALADIE MA PHOBIE SOCIALE MON PARADOXE SOCIETAL, ou il se met en scène en photos couleurs avec dans son dos sa bibliothèque mise en abyme, sa bibliothèque idéale, un livre chaque jour différent dans les mains, et l’écharpe assortie aux couleurs du livre. Un jour, il finira par jeter dans ta boite aux lettres tous ses stabilos, des centaines de stabilos de toutes les couleurs dans ta boite aux lettres.

Sommes-nous le dernier endroit ou ils puissent être entendus, ou bien, c’est parce qu’il fait chaud chez nous ?