samedi 8 septembre 2007

Si je m'oblige à penser ...



Si je m’oblige à penser, c’est au soir du noël de mes dix ans que j’ai appris à sauver ma peau. Dans les couloirs, raser les murs, surtout, éviter de le croiser. J’ai frappé et poussé, mais je n’ai jamais su parler. Lui dire, « non », ou bien « tu fais quoi, là, c’est interdit, dégage, tu pues, tire toi de ma vie » … J’étais déjà murée dans le silence. Seuls mes poings prenaient les devants, et mes jambes la fuite. Si je m’oblige à penser, c’est à la nouvelle année de mes dix ans que j’ai du refuser d’être un jour une femme. Vous voudriez que je poursuive, et que je vous raconte ça, mais mes poings ne savent toujours pas parler, et mes jambes, pas encore écrire.
Simplement, quelques années durant, j’ai du refuser de grandir. J’ai passé deux ans dans les bois, à courir et chercher. Sous les pierres, déterrer vipères et crapauds. En bordure de pré, ramasser les coucous, étêter les coprins et de leur encre noire maculer mon visage. Enfant sauvage et solitaire, je construisais mon personnage. Les autres me regardaient avec un mélange de crainte et d’envie, mais je n’avais pas besoin d’eux. Nul besoin de leur blondeur et de leur roseur, de leurs robes de petites filles propres et bavardes, de leurs jeux de gamins à peine polissons. Moi, j’étais ailleurs, et dans mon monde, je bravais tous les adultes. Déjà, j’étais plus forte, et déjà, ils étaient trop petits. J’ai taillé mes cheveux, dans la masse, j’ai taillé, j’ai jeté jupes et robes, sans parler des ignobles pantys de dentelle, j’ai attrapé le premier pantalon venu, et j’ai couru les bois. Pendant ces deux années là, j’ai parlé à chaque arbre de cette drôle de forêt. Ma forêt rescapée, escarpée à flanc de colline, contrainte et serrée entre les murs dévorant de la ville noire. C’était un bois, ma forêt, un petit bois, mais il était profond… Et tous ces mois, toutes ces journées, il m’abritait mieux que personne, et me parlait, me recouvrait. Au sommet, une cabane de pierre, une hutte arrondie abandonnée par les ans. C’était là que je me cachais, couchée au sol contre la terre noire, ses odeurs de métal emplissant mon palais, mes mains sur mes deux oreilles pour éviter d’entendre les appels de ma mère, tout en bas, au fond du petit jardin.
Quand il me fallait bien redescendre au jardin, vivre dans ma famille, j’étais alors une petite fille tout ce qu’il y a de plus … petite fille. L’année du Noël de mes dix ans, j’avais demandé à ma mère qu’elle m’offre une poupée. Une de ces poupées Marie-Françoise que l’on trouvait alors dans Modes et Travaux. J’ai eu ma poupée à ce noël. Elle est restée bêtement assise sur mon grand lit à me regarder de ses yeux de poisson mort. C’est qu’après ce noël, je n’avais plus envie de poupée. Juste, pas envie de grand-chose … Des arbres de ma forêt, de la terre sombre des sous-bois, de dormir dans les brassées de jonquilles, de découper leurs tiges caoutchouteuses et de comprendre.
La petite sauvageonne était à l’école une excellente élève. Un modèle de petite fille discrète et polie, vive et réactive. Je cherchais dans les mots que je ne prononcerai pas la clef de ce monde tourmenté. Petite et menue, brune aux cheveux courts, il aurait vraiment fallut s’attarder sur mon regard allongé pour s’apercevoir de ma présence physique. J’aurais aimé alors n’être qu’une tête, ou bien encore, un garçon. Comme il m’était impossible de devenir garçon, je me suis mise à travailler. Qu’on ne voit plus de moi que mes phrases et mes notes.
Si je m’oblige à penser, c’est après le noël de mes dix ans que j’ai tué l’enfant. Du moins, j’ai essayé. Essayé d’être forte à faire peur, de les faire tous reculer…
Si je m’oblige à penser, je me dis maintenant, que c’est ainsi que sur moi j’ai refermé le piège. Que depuis, je n’ai jamais pu quitter ce personnage. Que depuis, je n’ai fait qu’avancer brillamment de l’école au boulot. Que depuis, d’aucun ont bien su exploiter cette faille.
Si je m’oblige à penser, je me dis maintenant, qu’il serait temps de rentrer chez moi. De retrouver la petite fille dans le bois. Il me reste bien peu de temps à vivre vraiment. J’ai simplement encore du mal à trouver la porte de la cage dans laquelle je me suis enfermée.
Si je m’oblige à penser, je me dis qu’au fond, nous sommes tous ainsi enfermés. Que déjà, oser le penser ce n’est peut-être pas si mal. Que sans doute, je n’arriverai jamais à guère mieux. Je suis un modèle de réussite sociale, un exemple pour ceux de ma communauté, ma famille est fière de moi. Je n’ai pas d’autre marche à grimper. La vie est ainsi faite, un jour, la dernière marche. Et alors ?

1 commentaires:

pol a dit…

Le silence de l'été, et puis ce texte...bien sûr toujours les nuances des cendres qui parsèment la vie...mais sinon ce ne serait pas une novelline ;-)...bien sûr ...mais la chute qui s'ouvre sur la vie en question mais la vie...
Merci Elvire, ce texte me touche.