Dos courbé, t’arraches à la terre gelée les derniers poireaux de l’allée. Ça te laisse tout le temps de penser. C’est bien ça le malheur, tout ce que ça te laisse de temps pour penser maintenant.
Tu regardes tes mains. Des fois que ça te distraie …Tes mains épaisses et grises, tes mains de labeur, tes mains du dehors. Les veines gonflées, les fissures rougies, ces crevasses noircies par la terre et les ans. Non, vraiment, rien d’autre à faire désormais que de penser.
T’essaies de te concentrer : la buée blanche qui s’échappe de ta bouche ; le froid mordant qui s’agrippe à tes oreilles. Tu colles tes mains dessus. Tes oreilles trop grandes, rougies de froid, et les lobes en feuilles de choux.
Tu sais les veinules violacées, la couperose avancée qui parcourt tes joues. Les rides enfoncées. Ta tête de petit vieux.
Dos courbé, dans l’aube à peine, t’arraches à grand-peine les derniers poireaux de l’allée. T’as beau essayer de pas penser du tout, c’est pas possible. C’est bien ça le malheur, tout ce que ça te laisse de temps pour penser maintenant.
Tu penses qu’après, tu vas rentrer. Faudra bien finir par rentrer.
Tu penses que la maison sera vide. Qu’elle sentira le vieux, le renfermé, ces odeurs terribles entre l’ail et la suie.
T’as laissé brailler la radio dans la cuisine quand t’as tiré la porte ce matin.
Comme si bêtement, la radio, ça pouvait te laisser croire que t’étais pas si seul. Tu les entendras rire de leurs grasses bêtises que tu n’entends même plus. T’es souvent dépassé par ce qu’ils trouvent drôle.
Y’a plus grand-chose de drôle quand on finit par penser.
Tu vas laisser sur le pas de la porte tes sabots de jardin.
Poser sur la table poisseuse ta botte de poireaux.
Passer sous l’eau tiède de l’évier tes mains engourdies.
T’asseoir là, devant la fenêtre sur rue ...
Attendre un peu : on ne sait jamais ...
Photo : Olivier
mercredi 10 octobre 2007
On ne sait jamais ...
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5 commentaires:
Ca devrait être facile de ne plus penser... juste entendre le bruit, recevoir le message, sans analyse avoir les yeux pour objectif, le coeur comme négatif ou s'imprime les photos de ton présent, n'être qu'un témoin, pas un acteur. On a beau faire, on a beau dire on n'y arrive pas, ce coeur est toujours là, triomphant quand tout le condamne à la plus lamentable des défaites. Juste parce que c'est ainsi.
Juste parce que ... cosi è cosi, oui.
j'ai une voisine qui m'a dit récemment qu'elle laissait le poste allumé 24h/24 pour ne pas se sentir seule, mais écoute-t-elle ?? je me le suis demandé ! Bonne journée elvire !
Très beau portrait que je lis avec plaisir et émotion... avant d'aller arracher quelques poireaux dans le jardin
Marie : non, je pense qu'elle doit l'avoir en fond sonore, comme une présence ...
Gabriel : Et oui, merci pour les poireaux car tu l'as deviné : ils venaient de ton jardin du désordre des choses.
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