dimanche 25 février 2007

Portrait à l'orange amère

Avant ce dîner, je n’imaginais même pas un homme derrière cette marque célèbre … Autant m’imaginer un monsieur Coca Cola !
Il entre précédé de sa femme, volubile et éthérée. Une grande mise en scène à elle seule : occupant toute la pièce de ses longs bras ouverts et de son impeccable chevelure blanche. Plus de 80 ans, mince et fine, toute en rires et paroles, raillant son époux infichu de retrouver simplement son chemin !
Il la suit de quelques minutes, petit et sec, deux grands yeux trop bleus dans un visage ravagé. Des années de voile à La Baule, ça vous grille une peau mieux que dans un toaster à pleine puissance. Joues, front, nez, grêlés de plaques brunes, de lentigos, sombres fleurs de cimetières grumeleuses.
Elle parle sans cesse, il la fait taire. D’un geste furibond du revers de la main, balaie ses mots d’un « tschitt » agacé et vibrant. Elle parle toujours, il recommence, plus sec et plus fort, accompagnant geste et onomatopée d’un commentaire cassant : « elle va se taire, à la fin ! ». Elle l’ignore et poursuit son manège avec son voisin de droite.
Pendant ce temps, Monsieur parle et n’écoute personne. Il parle de sa chasse privée qui périclite, du peu de chevreuils cette année, des dix bracelets rendus pour huit animaux tués… Les dix pour ne pas que l’administration ne le contraigne à huit l’an prochain. Pourtant, la chasse, il dit qu’il n’aime plus ça. Que ça l’ennuie. A La Baule aussi, il s’ennuie d’ailleurs : trop de voitures et trop de monde désormais. Il ne sort plus son bateau du port. Pour régler le chômage, il sait comment faire, lui : comme en Angleterre, contrôler plus et imposer.
Il relance la conversation sur les seuls sujets qu’il choisit et qui l’ennuient tout autant, n’écoute jamais les réponses puisqu’il s’en moque, n’entends rien, ni personne.

Elle devait être là, la recette du succès : un égocentrisme démesuré et d’immenses certitudes. Un empire sur les épaules carrées d’un homme qui ne doute de rien. Cocktails enivrant à l'écorce d'oranges amères.

lundi 19 février 2007

Jardin d'hiver

La neige en plaques grises se morfond lentement entre les racines bossues du vieux tilleul qui déchirent le sol en longues gerçures boursouflées.

Dans l’humus profond,
Bois brulé
Naissent les hellébores
Soyeuses corolles noires
Sulfureuses pensées
Poison d’hiver.

Tout au fond du jardin, au long du mur crevassé, déchirures et fissures, s’agrippent et retombent les rameaux nus du jasmin d’hiver.

Ses gouttes d’or murmurent
Promesse de réveil
Sur la terrasse, encore,
La chaise vide
Et le silence
Fragile

Je voudrais des soleils tendres et des odeurs de miel, dans ce jardin d’hiver, au renouveau, répandre tous mes mots.


Pour les impromptus littéraires

dimanche 18 février 2007

Les pavés de Bruxelles

Mais comme cet enfer là est aussi pavé de bonnes intentions !
Il pleut sur Bruxelles comme il pleuvait sur Brest, ça va vous sembler très commun, je le crains, mais quoi de plus commun que nos chemins parallèles …
Ils n’ont rien de bien remarquable, les pavés de Bruxelles, gris et gras, comme ceux de n’importe quelle ville d’Europe, usés par le temps, laminés par les pluies, noircis par les roues des autos et la pollution citadine.
Elle n’a rien de si spécial, la pluie sur Bruxelles, un peu plus dense qu’à Brest sans doute, mais pas pire qu’à Lille ou Paris …
Ils ont, ici aussi, rêvé la plage et monté sans doute quelques barricades, battu le pavé, ici, comme ailleurs.
Ils ont, ici aussi, rêvé de glisser sur les pavés, à deux, heureux, main dans la main, et pour toujours, c’est certain, et pour toujours : comme oubliée la rudesse des pavés et leur surface changeante…
Ils ont, ici aussi, conçu de grands projets, des projets des grands jours et des lendemains qui chantent.
Ils ont, ici aussi, voulu bien faire, pensé bien faire, cru bien faire, bâti des châteaux translucides et brillants, tout de pavés de verre.
Ils ont, ici aussi, décidé de réussir, tête haute, tenir le haut du pavé, certains ont même réussi quelques temps à brûler le pavé ; ici, comme ailleurs…
Et puis, voilà, la pluie, sans doute :
J’en vois, ici aussi, qui sont sur le pavé, rétamés, fatigués, les ailes brûlées. Comme assommés, restés sur le pavé, étendus, comme perdus.
Ils sont bien banals, les pavés de Bruxelles, plein de lieux communs, et très glissants, comme mon petit texte ce matin, comme nos petites vies, d’ici, d’ailleurs …

Pour les impromptus littéraires...

samedi 17 février 2007

Ligne de fuite

L’enfant me regardait sans cesse de ses yeux de braise.
Ce dont je me souviens c’est comme, chaque jour, ce regard devenait plus profond.
Ce dont il me souvient c’est comme, chaque jour, le noir de ses yeux dévorait davantage son visage.
A la fin, elle n’était plus que ce noir absolu dans lequel, instant après instant, fixement, je m’abîmais.
Fascinée, plus encore, hypnotisée, de moi, dépossédée.
L’enfant savait tout déjà et jamais elle ne pleura.
Elle était là, fragile et tellement forte dans son petit couffin, toujours m’engloutissant et jamais ne pleurant.
J’ai longtemps pensé qu’elle était trop de moi . Que l’histoire, à nouveau, que l’histoire sans répit, que l’éternel retour du même, qu’alors, elle savait déjà tout ce qu’il y avait à savoir.
C’était une enfant née éternelle et éternellement présente de son regard dévorant.
Dévorant le monde, elle ne se nourrissait pas du lait dont se nourrissent les enfants.
Jour après jour, son regard s’agrandissait dans son petit corps silencieux.
Un matin, elle n’était plus que ce grand lac noir.
Un matin, simplement, son regard s’est éteint après trois semaines ainsi à dévorer le monde.

A l’hôpital, sans relâche, je parle à l’homme en blanc de ce regard si plein de certitude. De ce que je savais alors de ce que l’enfant savait de tout temps. De sa force pleine. De cette impossible répétition.

Ils disent que j’ai tué l’enfant. Je vois bien qu’ils ne peuvent pas comprendre.

mercredi 7 février 2007

Ou bien, se taire ?

Et pourquoi ne pas admettre que nous vivons pour mentir ?
Mentir à soi même pour mieux mentir à l’Autre.
Que ce sont nos toutes petites histoires, de rien du tout qui creusent nos mensonges.
Nos faux bonheurs, nos fausses ivresses, notre honte.
Nos faux départs et nos ratés.
Tous ces secrets que nous ne dirons pas.
Qu’il n’y a personne derrière l’écran.
Personne d’autre qu’un homme, personne d’autre qu’une femme.
Qu’ici comme ailleurs, il n’y a rien à trouver
De plus
De mieux
Que c’est un jeu de mise en abyme et d’un miroir l’autre
Qu’on manque juste peut-être un peu de courage
Pour fermer cette page
Malgré tout, malgré soi
Qu’il faut apprendre à se contenter de ce peu
Que ce n’est qu’une route, que ce n‘est qu’un chemin
Qu’au fond, on est heureux de cheminer ainsi
Les pieds fendus par les crevasses et les lèvres gercées
Mais vivants tout de même.

lundi 5 février 2007

Soliloque

Je marche à tes côtés. C’est un dimanche d’hiver comme tous les dimanches d’ici, pas même très froid, juste très gris. Sur la Loire, les barques plates sont oubliées au long des berges boueuses. Les grandes maisons bourgeoises vivent à l’ombre de leurs parcs déserts, étalent au fleuve et au regard des passant leurs gloriettes surannées. Tout est désert. Ce n’est plus la saison des touristes, ni même des promeneurs, pas d’enfants, pas de cris, pas de ricochets. Même les oiseaux semblent trop silencieux.
Je marche à tes côtés et je regarde au loin. J’écris en marchant, les mains dans les poches et les yeux dans le vague, j’écris dans ma tête. Je raconte la Loire et l’air humide, l’absence de vie, le temps des pierres…les signes pourtant d’une vie d’avant, les barques abandonnées, les demeures fermées…
Tu marches en silence, à mes côtés, je sais que tu t’ennuies.
Sur la place du village au bord de l’eau, le vieux café a définitivement tiré son rideau de fer.
Il s’est pendu, le patron, un soir de brume trop lourde sur le fleuve.
C’est là, que nous finissons enfin par nous rejoindre, lorsque tu poses ta main sur mon épaule droite en me disant :
-« Je connaissais bien le patron. »

(Pour les impromptus littéraires)

dimanche 4 février 2007

Juste une petite histoire…

Velléitaire, je dis, moi, les jours ou je ne m’aime vraiment plus.
Les jours gris, les jours de mercure filant. C’est comme ça, aujourd’hui. Un jour de recul ou j’ai perdu mes bases… Hier, j’avais pourtant décidé de tout et posé mes bagages au sol, j’avais senti des ailes me pousser. Aujourd’hui, j’ai peur de nouveau, j’ai de nouveau sombré.
Hier, j’ai acheté des arbustes pour notre jardin. Je les ai choisis odorants et vivaces, mélangeant senteurs et couleurs. Des lilas double d’un violet sombre, des seringa entêtants, des buddleia papillonnants…J’ai ramené tout ça dans notre grande maison. J’ai bien vu qu’ils étaient tous rassurés de me voir ainsi préparer le printemps.
Les filles m’ont souri, c’est qu’elles se disent qu’alors, je serai encore là, ce printemps, puisque j’ai envie de fleurs.
L’homme aussi semblait heureux de voir tous ces préparatifs lorsqu’il est rentré, fort tard, comme toujours, de son travail trop prenant.
Seulement, à l’aube trop claire, tout s’est présenté au plus sombre de nouveau.
La maison dormait.
J’ai repensé toute ma vie, ma vie ici, dans notre petite ville. Les filles sont belles, bien sur, et la maison accueillante, mes élèves sont des élèves, je ne sais pas, pourtant, parfois, je peine…
Ils ont dit que c’était l’opération. Qu’on ne sortait jamais vraiment tête haute d’une hystérectomie, d’une totale, comme disent les gens de la rue. Je les entends, les gens, même quand ils tournent la tête, je les entends me plaindre ou me railler…
Et puis, je n’en sais rien, ce n’est pas grave, je n’ai juste plus envie.

J’ai pris dans le manteau de l’homme les clefs de la voiture, il devait être à peine cinq heures du matin, j’ai conduit en aveugle, sans même pleurer jusqu’au bord du lac, là où passe la voix ferrée. J’ai laissé là la voiture, j’attends le train, je suis au milieu de la voie, allongée, personne ne me verra. Je sais qu’il passe dans dix minutes. Ce ne sera même plus très long.

jeudi 1 février 2007

Le soir du match de la Lazio.

Je suis restée une heure environ dans la salle de bain. La buée sur les vitres et la moiteur sucrée pour m’empêcher de penser. Penser ces dérives et ces accotements qui parfois nous chavirent.
Je n’étais pas seule, dans la salle de bain. Tu étais là, et je devais encore vaciller contre toi. Tout comme la flamme de ces chandelles, vaciller, souffleter. Tu t’en souviens, bien sur, nous étions partis pour quatre jours. Quatre jours à Rome comme une fuite. Je me rappelle les bruits de la rue et les cris, et puis, soudain, ce silence à la nuit tombée. Ils avaient tous posé leurs piaggios contre les murs de la venelle pour aller voir le match au café du coin. Un match de la Lazio. En rentrant, ce soir là, après cette douce journée de partage et de vertiges, tu avais écrasé ta canette de Coca au bas de l’hôtel. C’était le quatrième jour. Tu nous a fait couler un bain chaud. Nous nous sommes lovés dans l’eau brûlante. Nous avons du rêver, sans doute …

Je ne sais pas ce qui s’est enfui alors. J’ai entendu les cris des supporters en bas, un but. J’ai retrouvé le geste de ta main pressant la canette vide. Je me suis vue, moi, les mains sales et le corps englué.
Plus rien à dire. Des mains noires de suie et aucun moyen d’effacer ça. Jamais.
L’eau était froide.

Je suis restée environ une heure dans la salle de bain. Au bout de cette heure là, le soir du match de la Lazio, je ne t’aimais plus.
(Pour paroles plurielles)