Avant ce dîner, je n’imaginais même pas un homme derrière cette marque célèbre … Autant m’imaginer un monsieur Coca Cola !Il entre précédé de sa femme, volubile et éthérée. Une grande mise en scène à elle seule : occupant toute la pièce de ses longs bras ouverts et de son impeccable chevelure blanche. Plus de 80 ans, mince et fine, toute en rires et paroles, raillant son époux infichu de retrouver simplement son chemin !
Il la suit de quelques minutes, petit et sec, deux grands yeux trop bleus dans un visage ravagé. Des années de voile à La Baule, ça vous grille une peau mieux que dans un toaster à pleine puissance. Joues, front, nez, grêlés de plaques brunes, de lentigos, sombres fleurs de cimetières grumeleuses.
Elle parle sans cesse, il la fait taire. D’un geste furibond du revers de la main, balaie ses mots d’un « tschitt » agacé et vibrant. Elle parle toujours, il recommence, plus sec et plus fort, accompagnant geste et onomatopée d’un commentaire cassant : « elle va se taire, à la fin ! ». Elle l’ignore et poursuit son manège avec son voisin de droite.
Pendant ce temps, Monsieur parle et n’écoute personne. Il parle de sa chasse privée qui périclite, du peu de chevreuils cette année, des dix bracelets rendus pour huit animaux tués… Les dix pour ne pas que l’administration ne le contraigne à huit l’an prochain. Pourtant, la chasse, il dit qu’il n’aime plus ça. Que ça l’ennuie. A La Baule aussi, il s’ennuie d’ailleurs : trop de voitures et trop de monde désormais. Il ne sort plus son bateau du port. Pour régler le chômage, il sait comment faire, lui : comme en Angleterre, contrôler plus et imposer.
Il relance la conversation sur les seuls sujets qu’il choisit et qui l’ennuient tout autant, n’écoute jamais les réponses puisqu’il s’en moque, n’entends rien, ni personne.
Elle devait être là, la recette du succès : un égocentrisme démesuré et d’immenses certitudes. Un empire sur les épaules carrées d’un homme qui ne doute de rien. Cocktails enivrant à l'écorce d'oranges amères.








