dimanche 29 avril 2007

Mouchoirs...

Sur nos mouchoirs roulés au fond de nos poches trainaient nos rancœurs, nos larmes et notre morve mais aussi la poussière des cours d’école. Si tu me prouves que t’as saigné du nez, je te file un Coco Boer.
Toi, t’étais seule et plutôt sauvage en plus tu ne saignais même pas du nez.
Collée bien à plat au goudron de la cour, aplatie au plus près des graviers poussiéreux, tu jetais ton regard sous le portail de bois plein de la cour.
Tu voyais s’estomper les talons de ta mère, et, dans la cour de l’école, aplatie sur le sol, tu étais vraiment seule.
Alors, tu finissais par redresser ta jeune carcasse et sortir de ta poche le mouchoir de tissu.
Du sang ? Des saignements de nez pour un Coco Boer.
Quelque croute grattée sur le coin de ton coude ferait bien l’affaire…
Pour qu’une main se tende, Coco Boer ou pas.
Echec du subterfuge. Le rire des enfants sous les cloches de l’église.
Tu reprenais ton mouchoir trop peu teinté de sang pour le dévorer nerveusement, roulé, froissé, remis dans la poche avec rage. Tempête.
Mémé, son mouchoir, il était toujours bien plié en quatre et glissé discrètement sous la manche gauche de son chemisier, serré tout contre la veine de son poignet.
A la sortie de l’école, elle viendrait te chercher, et puis, vous passeriez à la boulangerie du coin, donner 5 centimes contre un Coco Boer. Un rouge. Rouge sang aux reflets métalliques. Le chemin du retour la langue profondément plongée dans la poudre anisée jusqu’à l’en couper contre les bords arrondis de la petite boite.
Des autres, on s’en fout, le nez dans un Coco Boer.

samedi 28 avril 2007

Jolie petite histoire...

Il faut chaque jour, chaque matin que je fasse cet effort la d’ouvrir les yeux. Ouvrir les yeux et savoir où … Où je me réveille ? Dans quelle vie ? Chaque matin, je garde les yeux clos à toute force, les paupières lourdes, j’en arrêterais de respirer, je ne veux jamais plus me réveiller. Parce que, me réveiller où ? Dans quelle vie ?
Après, je l’entends à ma gauche qui maugrée, il voit bien que, comme chaque matin, je fais mine de dormir encore.
Comme chaque jour, il finit par poser sa main sur mon épaule, par tenir mon épaule dans sa main chaude d’une nuit de sommeil, par en masser la chair et l’os.
Alors, sous ma peau, je sens les picotements de la peur qui suinte et colore mes veines.
Qui suis-je donc ce matin, et lui, quel homme est-il ce matin ?
Oh bon sang, ne pas ouvrir les yeux, dormir encore, roder encore dans ce temps suspendu où ne pas savoir qui je suis mais où plus rien n’a d’importance…
Il faut pourtant bien que je me lève.
Que je laisse la peur brutalement resurgir. Je glisse en silence, pourtant, j’essaie tant et tant de ne pas exister. Je me tais trop. Je parle trop. Je ne sais jamais quel geste, quel mot, quel regard soulèvera la tempête. Je deviens grise et petite souris s’il le faut, mais c’est alors qu’il déteste le gris souris. Justement, il déteste.
Un matin, je ne me réveillerai pas.
Ce sera la fin de ma jolie petite histoire.
Celle de la peur.
Enfin.

jeudi 26 avril 2007

Coquelicots.

7 heures . En fond sonore à la radio, cette petite phrase anodine. Très anodine, vraiment. D'ailleurs vous n'avez pas entendu. Pas compris ce qui ...Enfin, quoi, une si petite information de rien...

C’est le nom de la ville qui résonne. Et mes mains qui s’arrêtent en vol, juste au dessus du filtre à café.

Décompte final chez Duralex. La verrerie fermera ses portes fin juin. Licenciement prévu pour les 120 derniers salariés. Cent vingt derniers. La porte refermée sur deux cent ans d’histoire industrielle.

Là, rassemblés, dans la cour de l’usine, la vieille photo des anciennes manifs, du travail et du pain, et la silhouette de Mathieu …

La route de l’école, la cour de BSN, palettes empilées, débris de verre et voies ferrées, les couinements des fenwick et les bruits des hommes.

Ça se percute.

Ville musée. La plus haute cheminée d’usine d’Europe domine de ses 108 mètres un vaste terrain vague. Seule et tendue vers le ciel redevenue bleu, classée au patrimoine industriel français, elle veille en silence sur le chiendent et les orties.

Sur ma route quatre coquelicots comme dernières bannières lorsque les champs jadis viraient en mai au rouge sang.

Fermer les yeux.
Tourner la page.
Ces jeux ne sont pas pour les bon dieux…

Et puis, si loin le temps, et si loin de là.
C’est déjà presque un autre monde,
Couvercle clos.

mercredi 25 avril 2007

18 heures.

C’est l’heure désespérance. Celle, entre chien et loup où, ni corps, ni tête, je me délite. C’est l’heure où mes mains s’affairent en désespoir de cause. Couler des bains, surveiller les leçons, récurer les casseroles qui traînent … Traîner ses casseroles.
Au moment vide, à la vacuité qui précède le repas du soir, un verre de vin blanc et quelques charcuteries. Encore un remplissage. Autour de moi tourne le monde. Les enfants parlent, la radio chante. Gabin a encore été puni aujourd’hui, Rébecca a eu mal aux yeux tant qu’elle n’en savait plus la lecture, Camille en classe s’est endormie. C’est l’heure des entre-deux, entre deux mers, entre deux temps, entre deux journées. Celle ou le jour pourtant refuse de baisser. Mer d’huile.
Le cap passé, à la nuit tombée, j’avance dans le vent revenu, je redeviens lectrice, si tu veux…

Photo : Jean-philippe Poli

lundi 23 avril 2007

Chronique d'une mort annoncée

Il n’avait rien trouvé. Il avait lu tous les livres. (et la chair était triste, hélas). L’autre lui aurait pourtant dit que la chair n’est triste que morte. Mais il n’entendait rien. Isolé dans sa haute bibliothèque, toute sa vie, il lisait. Ce qu’il cherchait dans ces volumes patiemment amassés, lui-même n’aurait pas su le dire. Une Vérité. La Vérité. Ou quelque chose qui lui ressemble.
Et plus il cherchait ainsi plus la vie s’enfuyait. A la fin, le soleil ne passait même plus au travers des vitres rendues opaques à force de poussière. Et de temps. Les cris des enfants dans le parc étouffaient aux lourds murs de granit du château. Plus personne ne montait jamais le voir dans son refuge de papier moisi, de rayonnages vieillis et d’encre jaunie.
Assis toujours dans la même bergère de velours pourpre, il lisait nuit et jour, saison après saison, année après année.
C’est dans cette bergère qu’il a fini par renoncer, un matin de printemps ou l’odeur de l’herbe tendre sous la pluie fine a réussi à franchir ses murailles. Par l’odeur remontée tout a soudain resurgi. Les évidences et les errances, et, comme frappé de terreur, il a compris ce qu’il savait depuis toujours. Qu’il aurait du par lui-même écrire cette vérité là, parler des jeunes filles d’antan et des rivières en crue, que si tout était déjà dit, rien ne l’était par ses mots.
Alors, il s’est endormi. Enfin, c’est ce qu’il a pensé en fermant les paupières sur ses rêves d’enfance.
Il ne s’est jamais réveillé.
Le lendemain, on l’a trouvé mort dans sa bergère de velours, serrant entre ses mains un bouquin de Gabriel Garcia Marques.
Comment je connais cette histoire ? C’est ce livre qui me l’a raconté … c’est lorsque j’ai voulu m’asseoir dans la bergère pour lire chronique d’une mort annoncée que j’ai entendu le fantôme de la bibliothèque me raconter sa bien pauvre histoire…

Pour les impromptus littéraires.

vendredi 20 avril 2007

Faut pas croire

Je suis née sans savoir.
J’ai poussé comme ça, en cherchant.
En cherchant encore et toujours réponse.
Il doit y avoir pourtant tant de réponses.
Tant de réponses à tant de questions à cent balles.
Pour le reste et l’essentiel rien.
Me parle pas d’universel alors.
Et puis, lorsque les bras m’en sont tombé j’ai dit je m’en fous.
Toujours j’ai répété je m’en fous.
Je regarde couler l’eau. Je sais que l’eau ce n’est jamais la même.
Qu’ainsi toujours nouvelle, chaque goutte d’hier déjà noyée dans l’océan,
Qu’au Mont Gerbier de Jonc la source de la Loire, c’est déjà l’eau de demain.
J’ai beaucoup dit je ne sais pas
Je ne suis pas sure d’en avoir vraiment le courage
Sacré aveu ne pas savoir
Et s’en aller comme ça
Ou bien
S’asseoir ainsi
Sur ce ponton
Et regarder l’eau
Couler.

photo : Pol/Shape

mercredi 18 avril 2007

j'enrage j'écume j'écope.

J’enrage en arial 10.
J’écume. J’écope des paquets de mer. Sur le tableau blanc du mur de mon bureau, j’écris l’appel du large . C’est à peine plus efficace que d’écrire liberté sur un cahier d’écolier.
Derrière les stores grège qui me cachent le soleil je reconstruis mon univers.
Des tickets de concert, du théâtre de rue, une biennale internationale de design, les faire-part de naissance des enfants. Autour de moi, les papiers jour après jour s’empilent en océan de reproches.
La marée monte, la grande marée, j’écris coudes au corps pour ne pas que s’affole ce désordre. Qu’il s’affale. Qu’à la fin les murs se touchent en pyramide, basculés.
Par la fenêtre ma vue se casse sur les tours du quartier. Dont l’une est chaque jour grignotée davantage. Plan de rénovation urbaine. Et au dessus les mouettes sur le chemin du lac. Elles piaillent les mouettes. Elles finiront par me vriller le crâne.
J’aligne des mots comme on enfile des perles. Par milliers. Porte ouverte toute la journée et chacun qui passe sa tête, son épaule, l’entièreté de son corps selon son besoin d’être vu, entendu, écouté, conseillé, encouragé, remercié et chacun de repartir pareillement.
Maudit taf. Et le temps que je perds chaque jour sur la vie.

Un papier, un crayon (de bois), une maison (de bois), de l’eau, le silence et le temps.

mardi 17 avril 2007

Poème équin (à pieds bots)

Facteurs nocturnes
Noctambules fauteurs
Fauteurs de troubles
Troublants facteurs

Il y a celui qui travaille le violon de mes nuits
Luthier des anges déchus
Insomnies dévorantes
Au goût de bois flotté

Il y a celui qui, sur le quai de gare, vide mes nuits
Gerbe mes paquets d’angoisse
Terreurs nocturnes
Docker somnambule

Il y celui qui hante le courrier de mes nuits
Sacoche vide
Cauchemars morbides
Liseré noir sur l’enveloppe.

Heureusement qu’au jour levé, je marche seule, à Hauterive, dans le palais idéal du facteur cheval.

Pour les impromptus littéraires .

lundi 16 avril 2007

Basta Tagada ou fugue au citron vert.

Et maintenant, ça suffit !
Des années à vivre à tes croches, doubles croches et soubresauts ! Triple cloche, va !
Silence maintenant ! Basta cosi !
Désormais, je reste seule assise sur ce banc et j’attends ; j’attends et j’écoute les roucoulements de ces idiots de pigeons parisiens. C’est tout.
Maman, t’as trop rêvé pour moi. Tout haut. Tu racontais à tes amies très chères que pour toi, je bâtirai des cathédrales de musique, aériennes et fragiles ; de ces envolées magiques qui atteignent les plus hauts sommets ; de ces trilles magiques qui déshabillent les oiseaux !
Tu parles trop.
T’avais qu’à y aller toi-même à cette saleté de conservatoire.
Plus de quinze ans que je m’échine à ce clavier ! Mais maintenant, ça suffit !
Faut que tu renonces. Tu ne mettras pas mon talent de pianiste prodige dans ma corbeille de mariée.
D’ailleurs, autant te le dire tout de suite : je ne vais pas me marier.
Je vais rester seule assise sur ce banc. Ton Pierre-Antoine, il est moche et barbant.
T’aurais du t’en douter pourtant ! Tu te souviens de ces journées d’anniversaire, quand j’étais petite, tu invitais toutes les filles les plus chics du quartier à venir m’écouter… Elles étaient là, roses et goinfres à se gaver de fraises Tagada, tu t’en souviens ? Elles bavaient rose à la fin…
Moi, pendant ce temps, seule sur le banc du jardin, je suçais lentement un taillon de citron vert. Sans jamais faire la grimace. Les Ségolène et les Marie-Charlotte me tenaient pour givrées ! Citron-givré, cerveau gelé. T’aurais bien du t’en douter que j’étais pas celle que tu rêvais.
Tant pis, t’as rien compris.Et maintenant, ça suffit : Basta Tagada, piano dingo, Pierrot toto et tutti quanti!

Pour paroles plurielles

dimanche 15 avril 2007

un soupçon de chocolat noir

Un brin de mousse, ma rousse,
Vert d’eau, jaune tendre
Flotte sur tes cheveux, or et feu
Le soleil te dévore en éphélides se répand
Sur tes joues de lait
Chocolat crémeux
Cœur de noisette
Au grand jour tes éclats de rire et tes fossettes
Le lac si clair et les granits étincelants
Paillettes de lumière, schistes argentés et
Les perles anisées des feuillages naissants

Mais c’est la nuit pourtant que les peurs revenues…

Au ciel sans lune
Au sombre sans fin
Qu’assise dans ton lit et les mains nouées
Tu hurles tes terreurs tes yeux trop noirs grands ouverts
Chocolat noir
Cœur d’amertume
La peur du noir-du loup-du temps-de la fin des temps
Ma main dans tes cheveux et tu fermes les yeux
Il suffit d’une caresse pour que fonde
Ce soupçon de chocolat noir.

Pour les impromptus littéraires. Photo : Nina

vendredi 13 avril 2007

cicatrice.

Ta peau s’est fendue largement comme éclate un fruit trop mur.
A l’instant, la plaie béante ne saigne pas. Rose et nette, un puits de chair.
Même pas mal.
Les deux lèvres béantes autour du creux profond, au tréfonds presque jauni.
C’est ensuite seulement que coule le sang.
Tu pensais le voir emplir le vide, mais il déborde.
Il coule sans cesse.
Tu connais le goût du sang : acier tiède et nausées de métal.
Petit, tu léchais lentement la moindre égratignure.
Arracher les croutes, grignoter. Terre desséchée plus que fer.
Alors, la douleur monte.
Tu avais douze ans à peine quand tu as lu "la cicatrice".
C’est comme si tu étais cet enfant là qui pousse son petit frère dans la descente d’escaliers de la cave. A la fin, tu pleures la mort de ce petit frère. Toujours. Toute ta vie. Surtout quand tu saignes ainsi à nouveau. Tu penses à la cicatrice qui viendra demain. Bombée et douce, comme un souvenir d’enfance.

mercredi 4 avril 2007


... pour, je ne sais pas encore exactement. Juste le temps de prendre le temps ...


mardi 3 avril 2007

Fugue comme fuite

Au pupitre, le chef d’orchestre.
C’est évident.
A la fosse, les lions, le trou noir, le cirque ou j’ai si peur.
Je ne vois pas les spectateurs.
Les lumières, blanches, m’aveuglent.
Et ce silence…
J’ai mal au ventre
Des nœuds à l’estomac
Des crampes liquides
Je vais vomir
La tête qui tourne
Les mains collées et les doigts gourds
Des sueurs froides
Je vais vomir.

Au pupitre, le chef d’orchestre lève ses deux mains vers le ciel.
L’instant se tend
Je suis ses mains
Mes mains sont ses mains
Sur le piano mes doigts
Lentement l’air à nouveau dans mes poumons
Et les notes qui jaillissent
La musique
Je joue
C’est fini
J’ai pas vomi .

Pour les impromptus littéraires.

lundi 2 avril 2007

Serpent.

... Encrier en crier écrire s'écrier sécréter secret.
Epeler peler appeler épauler aussi ... épaulette et des galons ....

...Galons jalons gelons grêlons : rebondir déborder débonder évier vider dévider dévier décrier décrire écrire s'écrier en crier encrier

Mordu.

dimanche 1 avril 2007

Allez dire à la ville ...

Le soleil d’avril ce matin s’est levé sur les mots de Xavier Grall, il est des noms qui ne peuvent être que des coïncidences, une petite voyelle « a » noir ; « o » bleu … et si ce n’était pas un poisson d’avril ?

Allez dire à la ville
que je ne reviendrai pas
dans mes racines je demeure
Allez dire à la ville
qu'à Raguénuès et Kersidan
la mer conteste la rive
que les chardons accrochent la chair des enfants
que l'auroch bleu des marées
défonce le front des brandes

Allez dire à la ville
que c'est d'ici que je perdure
roulé aux temps anciens
des misaines et des haubans
Allez dire à la ville
que je ne reviendrai pas

Poètes et forbans ont même masure
les chaumes sont plein de trésors et de rats
on ne reçoit ici que ceux qui sont en règle
avec leur âme sans l'être avec la loi
les amis des grands vents
et les oiseaux perdus
Allez dire à la ville
que je ne reviendrai pas...

Xavier Grall. La sône des pluies et des tombes

Illustration : jean Marc Pontier.