mercredi 30 mai 2007

Je suis toute petite

C’est ma lenteur le problème, ils finissent tous par me virer. Même en entreprise adaptée. Ils le savent pourtant que je suis lente. C’est seulement vendredi que je vois le psychiatre et puis de toute façon, en quarante cinq minutes, j’ai le temps de rien. Je fais quoi, moi, d’ici vendredi ? Je me suicide tout de suite ?

Ce serait une jolie façon de disparaître. Ainsi, sans laisser d’adresse. Sans un signe de trop. En vous disant simplement ce soir au-revoir comme si je revenais demain. Comme chaque matin. Et demain, ne pas revenir.
Ce serait une si belle révérence. Une dernière pirouette. Un dernier pied de nez. Pirouette cacahuète.
Ensuite, vous chuchoteriez. En messes basses, en catimini.
Elle va revenir, elle reviendra.
Et je ne reviendrais pas.
Alors, viendrait le temps des questions. Tu sais, toi ? Dis, forcément tu le sais.
Il ne le saurait pas.
Mais le soupçon. Quelqu’un quelque part doit bien savoir ? Alors, remuer ciel et terre. Ne pas vouloir voir qu’il pleut sur le paradis. Que les lumières sont éteintes. Et les fleurs fanées.
Sauf le plastique.
Et puis, viendra le temps du remords, du regret.
Mais, je ne partirai pas. Parce que je manque de courage et de certitude. Parce que, je ne serai pas là pour vous voir pleurer. Parce que si ça trouve, vous ne pleureriez pas.
Parce que c’est sur, vous ne pleurerez pas.
Qu’il ne restera rien de moi.

Demain,8 heures, je pointe. Ne tirez pas. Je suis toute petite. Je voulais juste vous parler un peu…


dimanche 27 mai 2007

En croix.

J’en garde au front cette cicatrice très nette en forme de croix. Deux éclats de verre du pare-brise qui sont venus se loger là lorsque ma tête l’a fracassé.

Je porte désormais au front cette croix et au cœur un prénom : Stanislas. J’ai su le lendemain qu’il s’appelait Stanilas. Stanislas Witzceck. Personne n’est venu réclamer son corps. Ils ont du l’enterrer seul à la fosse commune du patelin.
Au fond, c’était mieux pour moi. Pas de partie civile au procès ni de famille pour réclamer des dommages ou pleurer bruyamment sa disparition.

Ça m’a valu un retrait de permis et cette croix au front. Vu comme ça, pas grand-chose, en somme.

Mais la croix, le matin dans le miroir, me parle toujours et encore de Stanislas Witzcek. Un vieil immigré polonais oublié de tous sur le sol français. Un corps en fosse commune. Il avait quatre vingt deux ans quand nos chemins se sont ainsi percutés. Il faisait nuit, il commençait à neiger doucement. Je sortais d’un apéro chez des potes. J’avais pas bu grand-chose, peut-être un ou deux Martini… Mais la nuit noire et la neige fondante sur la chaussée, mes pneus trop lisses … Lorsque je l’ai aperçu, Stanilas, il n’était qu’une ombre dans le noir sur le passage piéton. Trop tard. Le coup de frein s’est transformé en longue glissade et le choc m’a gravé sur le front cette croix. Stanislas, il est mort sur le coup. On me l’a raconté après. Il rentrait vers sa maison de retraite.

Personne n’a jamais pleuré Stanislas Witzcek. Il est en fosse commune. Je fais le fier souvent, la grande gueule, je joue la frime, la crane, tout ça, n’empêche, je porte au front une cicatrice en forme de croix…

samedi 26 mai 2007

Moi non plus.

Je sais ainsi ce qui est de l’ordre du déséquilibre.
Du plus ou du moins. Des moments d’abandons. Des temps si lourds et longs de l’abandon. Des longues plages en creux ou je hais ton rejet. De celles ou tu hais mon rejet. Ton oubli. Mon oubli. Ta présence-absence, ma vacuité. Ta vacuité. Des temps en creux ou je n’existe pas. Ou tu n’existes pas. Ou j’enrage en silence, loin. Ou tu cries tes souffrances. Ou pèse en toi ce vague remords. Juste par lourds instants gris plomb. Ou pèse en moi ce lourd remords. Le poids de m’avoir m’effacée. De t’avoir effacé. Comme une tonne de limaille au creux de l’estomac, en nœuds serrés. Et, malgré ce remords, tu m’effaces quand même. Je t’efface quand même.

Alors, m’en aller. Alors, t’en aller. Si je te quitte tu me veux. Si tu me quittes je te veux.

Vivre ainsi. De creux et de monts. Sur le fil sans cesse. A aimer au plus haut quand tu ne m’aimes pas. A jeter au plus vil lorsque tu m’aimes trop. A chercher sans plus jamais y croire ce si parfait déséquilibre. Ce vertige. Savoir que c'est fini mais tirer encore sur le fil de l'oubli.
Jusqu’à ce que, fatigué, les fibres s’en détachent, une à une. Et qu’il rompe. Enfin. Juste pour me donner raison. Juste pour te donner raison.

vendredi 25 mai 2007

Double sombre.

Elle est ma sœur en défaillance. Ma tendre amère. Ma ligne sombre.
Elle marche pieds nus sous son jean trop large, et de ses mains rassure ses épaules étroites. Elle transparente dans un marcel Petit Bateau .
A traîner ainsi sur le plancher poussiéreux de sa chambre là-haut sous le toit, la saleté noire et collante s’accumule sous la plante de ses pieds.
Alors, j’enlève mes chaussures.
Au contact de mes pieds nus le sol est souple et rond, naviguent mes pieds, les p’tits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils des jambes ?
J’ai sa voix dans l’oreille. Le portable vissé qui toute la journée crache nos 160 caractères en Short Message Service forfait 100 texto gratuits inclus dans la carte.
Là, ce soir, on peut bouffer notre forfait. On peut tout bouffer ce soir. Plus d’importance…

Elle est ma sœur en défaillance, mon âme amère, ma noire pensée.
Et, oui, maman, si elle me demande de me jeter du haut du pont jusque dans la Loire, je saute !
Elle avance pieds nus sous son jean trop large jusqu’au rebord de la fenêtre ouverte, là-haut, dans sa petite chambre sous les toits. Elle s’assied là, tout là-haut.
Ne pleure pas, écoute, je vais te suivre.
Il n’y a plus de son dans le portable. La carcasse de plastique explosée sur le trottoir en mille morceaux. Plus de son, plus de texto, plus rien. Bing.

Elle est ma sœur en défaillance, ma vie amère, ma rivière sombre. Pieds nus dans mon jean trop large, j’avance doucement vers la fenêtre ouverte…

jeudi 24 mai 2007

Tombé du ciel.

Les notes détachées du piano (comme des petites gouttes d’eau), long piano à queue (de paon) laqué noir pour fou chantant aux longs bras rieurs. Les mèches blanches, les mèches folles sur l’habit noir. Costard de pied en cap, et c’est tellement drôle et gai et léger un homme en costume de croque mort qui danse et saute. Pas chassés, claqués, chaloupés, petits sauts, grands sauts, et hop, assis sur le piano (un jour je vais me vautrer tu verras, mais, là, hop, je l’ai eu, le piano, d’un saut d’un seul)

Et puis, parfois, le piano meurt. Seul, l’homme, face à son micro. Amor doloroso. Et ce voile dans la voix. Ce creux qui chavire si bien nos vertiges, notre faiblesse, notre douleur.

Au rappel, l’homme est vêtu de blanc. Champagne. Gargouilles émues, fières gorgones… Sur la terre, face aux dieux, tête en l'air, amoureux d'une émotion légère comme un soleil radieux
(y’a des allumettes au fond de tes yeux…)

Que veux tu que je te dise de plus ?

Tête en l’air, Amoureux.

Pour Joye, qui était tout près de moi, et pour Jean-Pol qui aurait aimé être là (ou pas...)

lundi 21 mai 2007

Distorsion

J’ai mis les pieds dans l’eau pour que la mer m’emporte. Pour que l’amère me porte. Qu’aux grandes marées mon corps enfin s’emporte. A l’eau au large.
J’ai attendu. La mer, elle n’est jamais venue.
Long comme un jour sans pain. Le temps du reflux.
Etale
Pas l’ombre de l’ombre d’un petit mouvement.
C’est toujours comme ça que pour moi, le temps s’étend.
Comme ça que la nuit je stagne dans un infini tunnel d’où je ne sortirai pas. Je glisse au long des rails lumineux et le temps, étiré, jamais ne lâche son emprise.
Enfermé. Avec ce sentiment aigu de l’être pour de bon. Et sentir ainsi peser chaque seconde comme des siècles dans le sombre allongé du tunnel éternel.
Pareil pour mes narines. La nuit, j’enfonce mes doigts là tout au fond et mes trous de nez sans cesse s’agrandissent sans limite et sans fin. J’ai au milieu du visage un gouffre, un abîme que le temps goutte à goutte dévore.

Alors, je ne sors plus de mon lit. J’ai trop peur maintenant de ce temps qui s’étale et finira par m’écarteler m’étirer me clouer sur les aiguilles arrêtées d’une horloge morte. Coincé comme dans une bulle de malabar.
Tu crois que je suis cinglé ?

samedi 19 mai 2007

Ombellifères.

Ombellifères. Aux fossés prolifèrent en plaques argentées. Echos plans aux fougères sombres. Aux toits d’ardoises les lichens bruns. Aux murs du cimetière, pierres sèches, le jaillissement brutal de brassées de coquelicots.

Elle traine ses pas au long de l’enceinte, du haut mur sec surgissent les croix. A l’angle, le calvaire et les portes d’entrelacs d’où la peinture, en éclats, se détache. Les grilles sont attaquées par la rouille en plaques rougies et la porte grince vainement sur ses gonds. A part au jour des enterrements, les allées demeurent désertes et les tombes en silence, mousses jaunies sur pierres grisées, laissent faner leurs bouquets de plastiques.

Elle vient chaque jour où repose l’enfant. Seule. S’asseoir au bout du chemin et regarder le petit cadre noir et son prénom gravé. A son bras, le panier d’osier dans lequel chaque midi elle rapporte chez elle deux œufs, des fromages du marché et son morceau de pain. Elle reste ainsi assise quelques minutes avant de s’en retourner, lentement, vers le reste de sa vie.

Ombellifère, la grande ciguë. Aux fossés prolifère en plaques argentées.

photo : Régis Lenglos

jeudi 17 mai 2007

Gelée de groseille

Elle a enfermé Bilal dans le placard. Le placard juste dans mon dos. Bilal renifle dans le placard. Je suis sure qu’il veut pas qu’on l’entende pleurer. Moi je pleurerais pas non plus mais peut-être que je ferais pipi.
Elle enferme toujours Bilal dans le placard parce que Bilal il comprend rien à rien. Il arrive même pas à faire un dessin joli. En plus, Bilal, il nous fait rire. Mais la maîtresse elle le trouve pas drôle, Bilal.
Maintenant, avec Bilal qui renifle dans le placard juste dans mon dos, j’arrive pas à faire ce qu’elle me demande. Dessiner des montagnes, elle s’énerve. Des montagnes ! Là : c’est pas compliqué, un trait qui monte un qui descend ! Des montagnes quoi ! J’y arrive pas. Ma main elle refuse de monter ou même de descendre. Ce que je dessine sur ma feuille ça ressemble plutôt à de la gelée de groseille de mamie. Ça tremble tout seul et comme c’est rouge, on dirait la gelée de groseille de mamie.
J’aime bien me cacher sous les groseilliers dans le jardin de mamie. Ça fait comme une cabane toute verte avec des petites lumières rouges qu’on pourrait avaler. C’est un peu acide et ça fait trembler un peu, comme les montagnes de la maîtresse quand il faut les dessiner et que Bilal renifle dans le placard…Des fois, Bilal, elle l’accroche par le col de son blouson au porte-manteaux du couloir jusqu’à ce que sa mère elle vienne le décrocher.
La voilà qui revient. Elle prend mon cahier et elle déchire la feuille. Elle crie encore sur les montagnes. Heureusement que je suis pas Bilal sinon elle m’aurait mise dans le placard…
Je me demande bien pourquoi faut qu’on aille à l’école tout le temps, je me demande bien à quoi ça sert, l’école ? A faire pleurer Bilal et puis à me faire peur ? Moi, quand je serai grande, je serai pas maîtresse en tous cas.

mercredi 16 mai 2007

Pass(at)ion (Les yeux secs)

Tu tends vers mon visage ta main ouverte. Paume offerte, doigts écartés. De l’index tu viens essuyer une larme au coin de mon œil gauche. Il n’y a pas de larme dans mes yeux. Juste un sillon profond entre rires et larmes. Un sillon creusé de temps et de couleurs. D’absence de couleur. De Blancs. De départs.

Alors, je tourne la tête à droite. Comme par inadvertance. Ta main glisse sur mon visage et mon visage se détourne malgré moi.

Il y a bien longtemps qu’il n’y a plus de larme dans mes yeux.

Je voudrais juste en passant retrouver nos avant. C’est pour ça qu’incongrue, au milieu des ors protocolaires, ma main ouverte vers ton visage.

J’ai cru voir au coin de ton œil l’éclat d’une larme. J’aurais aimé voir au coin de ton œil l’éclat d’une larme. J’oublie juste qu’il n’y a plus de larme.

Je vois bien ton visage qui se détourne. Je passe. Il n’est plus temps. Je me souviens maintenant qu’il n’y a plus de larme…

(Ndlr : toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ...)

J’arrive pas à m’arrêter de brailler.

Ça pue et c’est noir. Ça sent le moisi et les toiles d’araignée. C’est tout petit là dedans à peine je peux me retourner. J’avale des brassées de poussière humide. Si ça se trouve j’avale des bestioles à pleine gueule. Faudrait sans doute que j’arrête de hurler comme ça. Mais j’y arrive pas. C’est pas tellement la peur du noir. C’est pas tellement le froid. Pourtant j’ai drôlement froid avec les cheveux mouillés. C’est pas tellement les cheveux trempés par le passage dans l’eau glacée. Sous le robinet d’eau froide. Douche froide. Ça va te calmer. Tu parles que ça calme ! C’est pas tellement la nuit noire et froide enfermée dans ce débarras qui sent la terre pourrie. J’ai que six ans mais j’ai même pas peur. C’est pas pour ça que j’arrive pas à m’arrêter de brailler. Ça sort tout seul. C’est juste que j’enrage. C’est juste que bisque bisque et bisque rage ! C’est même pas que j’ai peur ou froid ou mal. C’est juste que je suis pas d’accord. Que je veux sortir de là. Que je peux pas sortir. Que je suis coincée là et que je peux rien faire. Que brailler. D’impuissance et de rage.

A la fin, je sais que je vais me fatiguer, comme toujours, et puis, je vais m’endormir là, roulée en boule par terre sous l’évier qui pue l’eau verte et froide.

Demain la porte va s’ouvrir. Je dirai rien. J’irai déjeuner. Je prendrai mon cartable. J’irai à l’école. Je dirai rien non plus à l’école…

Pour le moment, je braille encore. J’arrive pas à m’arrêter de brailler.

dimanche 13 mai 2007

La langue du père.

Il est parti l’année de mes seize ans. Il est parti sous les radées d’eau d’avril. Un de ces jours où la pluie ruisselait sur le bronze verdi de l’imposante fontaine de la place. C’est là que nous vivions. Deux cents mètres carrés de parquets de chêne marquetés et de stucs meringués.
Avant qu’il ne parte, maman et nous, les filles, on a tout fait pour éviter ça. L’exorciste est venu psalmodier ses prières pour que le diable quitte son corps. Parce que c’est vraiment le diable qui s’était emparé de mon père. Le diable sous la forme d’une jeune femme blonde d’à peine dix ans de plus que moi. C’est après qu’il l’ait rencontrée que tout est parti à vau-l’eau. Son nom et ses biens. Nos noms et nos biens. Son nom célèbre sur la place : ses produits étaient chaque jour en tête de gondole dans tous les supermarchés de la ville. Elle, elle bossait avec lui, à l’usine, surement sa secrétaire ou un truc dans le genre. Après qu’il ait mis la boite en faillite, il est parti avec elle et l’enfant. Et il nous a laissées comme ça, alors, bien sur, on a du quitter la ville, maman, mes sœurs et moi. Pas tant pour des questions d’argent, tu vois, mais surtout pour la honte …

C’est cinq ans plus tard que je l’ai rencontré. Je travaillais comme visiteuse médicale. Avec à peine un bac en poche, j’avais d’autres arguments pour bosser là : une grande jeune femme aux cheveux lourds et sombres et aux longs yeux turquoises, ça ne laisse pas indifférent. Lui, c’était le patron de la boite. Ce qu’il y a surtout, c’est qu’il parlait la langue du père. La même exactement. A ceci près qu’où le père parlait en millions, lui, parlait en milliards. Il était marié déjà et père de deux garçons quand nous nous sommes enfuis ensemble. Ensuite, j’ai vécu de châteaux en Normandie, de week-end en Rolls sur les planches à Deauville, de résidences en Corse et de villas genevoises. Pour mes vingt cinq ans, je m’en souviens, tu m’as offert Belle du Seigneur. Je ne suis pas Belle du Seigneur. Il n’y a que Genève comme point commun, et encore … Surtout, il n’a rien d’un Solal. A la fin, il n’a pas su gérer tout ça. Il est tombé malade. En dépression. Des années sombres et de naufrage. Il parlait encore et toujours la langue du père, finalement. La chute de nouveau. Comme la fin d’un cycle, d’une boucle… je n’ai pas fait venir l’exorciste. Je crois que c’est ainsi que cela devait être. Tu ne crois pas ?

Photo : Camille.

samedi 12 mai 2007

In Memoriam

Il y a tant de dérives, de chemins perdus, de rêves oubliés
Les jours ne se lèvent pas plus que l’ouest ne renonce
Au trottoir, au caniveau poussent les renoncules
Agrippent aux boues, aux détritus de la ville
Leurs racines blêmes longs fils ténus
Fils perdu
Araignées
Scolopendres
Bêtes à démon.

Tu passes.
Tu vois au trottoir ce grand enfant assis couché, tête baissé. Ses longues mèches pain d’épice et sa beauté parfaite (tu hais ainsi le mouvement qui déplace les lignes)
Pauvre poète…

Une balle une seule pour que sa tête éclate dans la beauté des étoiles
Pour que saigne enfin au cœur de la nuit
Le cœur de Marie.

vendredi 11 mai 2007

Les Rois Mages

Elle raconte ça comme ça. C’est tellement lisse comme elle raconte. Froidement, comme un « passe-moi le sel » ou l’évocation du temps qu’il fait. Toujours le même temps de douceur, d’ailleurs, toujours ce ton calme et tellement détaché.

Elle parle de cette histoire là qui lui est arrivée autrefois. Comme si elle racontait le banal et le quotidien. Elle parle de travail et de cette violence parfois qui peut nous saisir là-bas comme si elle racontait les jours de pluie.

C’était un collègue, simplement. Et simplement, il n’avait plus de permis de conduire. Son permis, il l'avait noyé dans des litres d’alcool. Au bureau, ils faisaient tous semblant de ne pas voir. Parce que, comment dire, comment parler à celui-ci avec qui vous passez ainsi toutes vos journées…
Alors, ils se taisaient, tous.

Simplement, et comme il n’avait plus de permis, qu’ils travaillaient ensemble et habitaient la même ville là-bas, au confins des Deux-Sèvres ; chaque matin, elle l’emmenait dans sa voiture et chaque soir le raccompagnait jusqu’au pied de son immeuble.

Elle dit cette histoire là comme ça, froidement, et nous regarde toutes avec un petit sourire d’excuse.

Un jour, sur le chemin du retour, elle trouve son silence bien long. C’est pas qu’elle tienne tant que ça à lui parler, après tout, mais quand même, ce silence … Alors, lâchant son volant, elle pose une main sur son épaule, comme ça, pour voir si ….

Mort subite, lui diront les pompiers … Elle raconte ça comme ça parce qu’ils le savaient tous, après tout, et que personne ne lui aurait jamais rien dit…

Autant évoquer les Rois Mages contre les maux de tête et la mort subite …

Illustration : Ange suivant les Rois Mages, Gustave Moreau

mercredi 9 mai 2007

Pas sage.

Je ne pouvais pas laisser la date à blanc.
Alors, à la brosse à badigeon, j'ai mis du blanc.
J'ai frotté les veines tendres du bois pour n'en laisser que les plus dures.
Sous la patine, restent les sillons les plus ancrés.
Comme en relief, malgré le temps, trop de creux incrustés, de vides creusés, de lames enfoncées.
Le bois est doux et lisse sous la main. Vivant.
De l'inconnu reste les émotions. Un visage anonyme et les traits qui dégoulinent. Tu ne sais pas qui c'est, tu sais juste ce que c'est. De la peur ou des larmes, des rires ou des cris.
Je ne pouvais pas laisser la date à blanc alors, j'ai pris cette image.
La suite, le relais, les autres, la vie qui se poursuit...
Combien d'années aujourd'hui à passer la patine du temps ?
.
Image : Camille par elle-même.

lundi 7 mai 2007

Le fil coupé

Je te le dis : coupe le fil. Ne coupe pas ceux qui relient les morts aux vivants. Non ! Les vivants aux morts. Les morts sont toujours là, et te parlent, et te portent, à moins que tu ne les portes en toi.
Coupe le fil rouge sang qui relie le père à son fils. Non ! Qui relie le fils à son père.
Vois comme au fil du temps le sang, sombre et d’un rouge presque noir file vers le rosé, le délavé, l’invisible en somme et comme les visages s’éloignent…
Ce fil là, pourtant, reste bien rouge.
C’est ici, sur ce mur qu’il te faut le couper.
D’un coup de ciseau, rompre le lien qui fut brisé.
Par choix.
Laisser dans l’escalier nos vies suspendues. Comme par magie.
L’escalier tu peux le monter ou bien tu peux le descendre.
Là-haut les images s’estompent, s’oublient, se répètent pourtant, minuscules.
Un fil coupé, qui sur le mur blanc ne saigne pas, une brisure, un léger détail.

mercredi 2 mai 2007

Au creux du marais...

Au creux du fossé, les iris des marais pointent leur flamme jaune à hauteur de bitume. Les pieds dans la gadoue et la tête au soleil …

T’as encore grandi, ma fille, normal, les mauvaises herbes ça pousse comme chiendent !

Les racines à l’ombre je grimpe vers la lumière. J’escalade les murs, je m’agrippe aux lézardes. Je ne serais pas une ortie, si j’étais une fleur, mais une clématite. Cause toujours, je pousse quand-même.
Et s’il le faut, mémé, je te pousserai dans les orties.

Mon Dieu malheur ma vie poireau cette petite elle me tuera. C’est pas de nous qu’elle tient cette taille, elle monte en graine que c’en n’est pas permis.

Au creux du marais, poussent les iris, t’es partie très loin maintenant, et c’est pas ton marécage qui me gêne pour grandir.