jeudi 26 juillet 2007

C'est l'eau qui vous sépare ... et vous laisse à part

Un jour, non . Il était une fois, un jour ancien où les fées de Brocéliande furent chassées de la forêt.
Des larmes des fées exilées naquirent ruisseaux et fleuves qui vinrent former le golfe du Morbihan.
Au dessus des eaux sombres de l’océan, les fées seules et perdues jetèrent leurs couronnes de fleurs dans les eaux du golfe. Trois d’entre-elles furent emportées par le courant. La plus belle des couronnes, celle de la reine des fées forma Belle-Île ; les autres Houat et Hoëdic.

Un jour, non. Il était une fois un jour moins ancien. Sur Belle-Île il y avait un bagne pour enfants. C’était le temps des honnêtes gens que Prévert raconte bien mieux que moi :

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Qu'est-ce que c'est que ces hurlements

Bandit ! Voyou ! Voyou ! Chenapan !

C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l'enfant

Il avait dit j'en ai assez de la maison de redressement
Et les gardiens à coup de clefs lui avaient brisé les dents
Et puis ils l'avaient laissé étendu sur le ciment

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Maintenant il s'est sauvé
Et comme une bête traquée
Il galope dans la nuit
Et tous galopent après lui
Les gendarmes les touristes les rentiers les artistes

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l'enfant

Pour chasser l'enfant, pas besoin de permis
Tous les braves gens s'y sont mis
Qu'est-ce qui nage dans la nuit
Quels sont ces éclairs ces bruits
C'est un enfant qui s'enfuit
On tire sur lui à coups de fusil

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Tous ces messieurs sur le rivage
Sont bredouilles et verts de rage

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent !

Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau.

Je m’en vais quelques jours rejoindre l’île des fées et des enfants perdus.
A bientôt…

lundi 23 juillet 2007

J'étais là.

Les grains qu’on engrange au grenier ne sont pas que poussière. Les toiles et les fils tissés ne sont pas qu’araignées. C’est là-haut, sous le toit, que se trouvent les rêves, qu’enfant, nous lissions de nos mains. La photo du soldat est agrafée sur la poutre et plus loin la vieille armoire recouverte d’un drap de lin contient encore son paquetage et ses médailles oubliées. Les mains grises de poussière, plongée dans les coffres refermés. Les coffres autrefois servaient de valises pour les pensionnaires éloignés du foyer. Les pensionnaires revenus, les coffres sont oubliés, inutiles, démodés. Au fond, des collections du journal de Mickey ou bien quelque cahier. Des notes et des écritures d’enfant du temps où pleins et déliés, où Sergent Major et encre en poudre violette…On déroule ces fils, cherche des vies dans les cadres dorés aux photos colorisées. Une petite fille avec un cerceau déjà si vieille. Un vieux drapeau du temps où pavoiser. Parfois des armes, des cartouches et pire encore. On imagine des vies plus troubles, des rivières qui débordent, des vies qui se noient. Alors, redescendre les mains pleines de ses vies. Mamie ne sera pas contente. Elle n’aime pas tant nous voir fouiller là-haut, dans le grenier qui n’a plus de grains, que des traces et des traces sur les planches disjointes.

Dans nos maisons, en ville, il n’y a plus de grenier. Pentes et sous-pentes, mansardes et combles font chambre et salon. Y’a pas plus de grain que de poussière. Pas plus d’image que de munitions. Je me demande bien où ranger mes cartons de passé. Où stocker mes fabriques de rêve éveillé pour enfants polissons. Sûr qu’au prix du mètre carré, la poussière est un luxe …

mardi 17 juillet 2007

Blouse blanche (blousée)


Je me déporte sur les autres plutôt que de me regarder en face. Je dois me faire peur.
Les autres, ils sont ravis. Radieux ils sont. J’ai peur pour eux et je les soigne. Surtout les lointains. Les inconnus et les imaginés.
Alors, c’est moi que je console en pensant leurs plaies. C’est moi que je soigne.
C’est pervers le soin. Manipulateur et pervers.
Je panse ma souffrance en pensant celle des autres. Je projette, je fais d’eux des objets. Des transitions. Des doudous. Un jour, le doudou sent mauvais. Il s’use et devient râpeux. Granuleux et malvenu. A la poubelle, la transition.
Une autre marche, une autre étape.
A la tombe, je serais grande. Peut-être.

Poser la blouse. Sur l’escalier, seule, m’asseoir. Oser en face me parler. M’avouer qu’ils n’ont pas tant besoin de moi sauf si je crée toujours ce besoin là. Couper les liens. Laisser d’autres que moi, plus sages, prendre le relais. Vous dire que je suis faible, et petite, et fragile. Enfin. Laisser une autre blouse porter mon fardeau humain. Dormir.

lundi 16 juillet 2007

Que d’être un pont sur la Loire…

J’ai du apprendre ça à l’école :

« Ce n’est pas petite gloire
Que d’être un pont sur la Loire. »
Ce doit être La Fontaine, je pense, l’auteur …

Et je poursuis :
Que de relier le monde des barbares aux provinces d’Aquitaine. Le nord au Sud. Les brumes à la lumière.

Ainsi, je n’ai pas su choisir. A mi-chemin, au milieu du grand fleuve, j’ai fixé mes amarres. J’habite nulle part. Outre-terre, à mi-eaux, sur la ligne, je flotte entre deux mondes.

De mon père me restait la gabarre. Celle qui longtemps descendait les ardoises vers la mer. Remontait pleine de sel. Le bleu noir des lourdes pierres aux brumes du départ, les grains gris blancs scintillants au soleil du retour. Mes jambes d’enfant repliées sous mes fesses. Connaître tous les poissons du fleuve, gardons et brochets, de la mer, rêver des plates que l’on pêche au ver bleu qui porte le joli nom d’ophélie… Se penser un jour saumon et à contre-courant, remonter.

Je n’ai pas pu choisir d’une rive l’autre.

La gabarre m’a mené au fil des eaux jusqu’à cette île oubliée. Sur l’île, j’ai bâti ma cabane. Entrecroisées les branches souples des longs peupliers ombres des berges. Je n’ai plus besoin de la gloire de pierres blanches des ponts antiques, des envolées lyriques des ponts métalliques aux longs haubans suspendus. Je me fous du Nord comme du Sud. Ici, je vivote de peu. Au rythme des crues et des eaux basses.

Nul ne viendra plus me chercher au fond de ma cabane.

mercredi 11 juillet 2007

Brouillon de vie (déchirer-recommencer)

La première de mes quatre filles a le prénom de celle qui vengea sa mère. Je ne vengerai pas la mienne. C’est mon père que je venge. Elle, elle peut continuer à se soucier de moi.
Le père de la première de mes quatre filles, je l’ai rencontré très jeune. Au lycée, à peine.
C’est peu de temps après la naissance de cette fille là que j’ai rencontré le père de ma seconde fille. Dans notre maison, sur la table de la cuisine, pendant que mon mari dormait à l’étage.
La seconde de mes quatre filles, je lui ai donné mon prénom. Juste devant, j’ai glissé le prénom de Marie. « Marie-moi ». Y’a des gens qui ont trouvé ça bizarre, moi, pas : j’ai un joli prénom.
Avec les deux filles, je suis partie. Le père de la seconde, il vivait ailleurs. Il avait une fiancée que ses parents aimaient beaucoup. Et lui, il aimait beaucoup ses parents. Et moi, je ne rentrais pas dans le décor.
Alors, j’ai attendu la troisième de mes quatre filles. Il pensait en être encore le père. Je ne crois pas qu’il soit le père. La troisième de mes quatre filles a les cheveux trop blonds et les yeux bien trop bleus. Je lui ai donné le prénom qu’a choisi ma mère. Si ça pouvait lui faire plaisir. Elle a un prénom d’ange. Ça lui va bien au teint.
Le second de mes hommes a donc fini par m’épouser. Tant pis pour sa famille. On s’est installé loin, dans une vieille ferme, à la campagne.
Evidemment, j’ai fini par m’y ennuyer. Le troisième de mes hommes je l’ai croisé là-bas, avec ma marmaille au bout des bras. C’est le père de la quatrième de mes filles. Celle-ci, je lui ai donné le prénom que le père a choisi. Un prénom de lumière, il voulait … Sauf qu’à la fin, je ne savais plus trop qui était qui dans cette histoire.
J’ai préféré renoncer. Elles posaient trop de questions, les filles. Maintenant, c’est ma mère qui les élève toutes les quatre. Cette fois-ci, elle n’a pas réussi à se barrer. Faudrait que je trouve un boulot, maintenant. Et que je réfléchisse un peu. Je ne sais pas trop ce que je vais pouvoir faire de toutes ces histoires…

lundi 9 juillet 2007

Le Bout du monde (des femmes qui tombent)

Si tu cherches bien, partout, où que tu sois, tu finis par trouver le bout du monde. Celui d’où tomber infiniment.

Dans ce petit village, juste après le pont sur la Leysse, longer quelques minutes la rivière. Les maisons peu à peu disparaissent, marquant la fin du hameau. Rive gauche, les trous béants dans la falaise des champignonnières à l’abandon. L’endroit sent la mousse et l’eau métallique des torrents de montagne. L’enfer ici est vert, vert des reflets du ru au sommet des grands arbres. L’enfer ici est bruit :et l’eau rugit déjà. Il faut encore poursuivre, au bout du chemin sur un petit pont, laisser de côté l’ancienne usine désaffectée et passer rive gauche. Il reste ici une dernière maison où vit sans doute un vague souffleur de verre entouré de brumes mêlées de fines gouttelettes d’eau et de vapeurs brûlantes. Derrière cet ultime rempart, longer la longue bande potagère et cheminer sur un promontoire au dessus du torrent bouillonnant. Ecarter ronces et branchages qui vous giflent le visage et s’accrochent à vos jambes en longues traînées rougies. Et là, tout soudain, la sombre vallée s’écarte au pied des falaises blanches où l’eau s’effondre en cascade. C’est ici, le bout du monde. Nul n’ira plus loin. L’eau est d’or et la pierre d’argent. Plus rien ne bouge. Du haut de la cascade tu peux tenter, dans les cris et les rires le plongeon de la mort dans le bain d’eau glacée.

Ici, maintenant. On me raconte qu’au bout du monde, les malheureux viennent plonger. Enjamber le parapet qui prolonge l’enceinte du château et infiniment, tomber. La Maine en bas, est trop éloignée pour se refermer sur eux. Au bout du monde, coule un périphérique urbain. Je pense aux jeunes femmes qui tombent et tombent encore des nouvelles de Buzzati. Il y a tant et tant de bouts du monde…

mercredi 4 juillet 2007

Formica

T’étais jeune et t’étais amoureux. Tu venais les étés, t’allonger sous le chêne du grand pré. Je sais bien que tu rêvais d’ici comme d’un coin de paradis. Que tu prenais pour l’année le soleil brûlant, les odeurs d’huile d’olive et les chants stridulants des cigales. Elle, elle laissait reposer sa tête sur ton épaule, et ses yeux se fermer. Vous attendiez l’orage.

Mais tu vois, on voulait du formica. Des trucs pratiques, modernes, hygiéniques et faciles à nettoyer. Tu comprends, on voulait des maisons comme vous, des bâtisses claires et lumineuses, de grandes fenêtres et du chauffage central. On voulait de l’eau courante dans des éviers en inox rutilant et des bacs de douche, et des baignoires profondes. On voulait des ampoules au plafond, et même des néons au dessus des tables en formica rouge de nos nouvelles cuisines.

Chez nous, c’était pas tant que ça le paradis que tu voyais dans la clarté du mois d’août et dans les gouttes d’eau chaudes des orages du soir…

Alors, quand ils sont venus échanger nos vieux meubles usagés contre des chaises et des tables à pieds d’aciers et longs plateaux de formica brillant, pas une minute on aurait hésité. On leur a tout laissé.

Je comprends bien que tu regrettes tout ça. Mais fallait bien qu’on vive ici, toute l’année…

Des fois, y’a qu’en été, tu sais, qu’on dirait le sud…

Pour Oyez (défi relevé)