dimanche 23 septembre 2007

Jour de fête.

C’était jour de fête. Peut-être la vogue. Oui, sûrement ça, plutôt qu’un jour de fête nationale… le tram bondé traversait la ville de part en part le long de l’actuelle rue Jean Jaurès et glissait vers Saint-Chamond. On oubliait peu le travail et l’usine tant il modelait la ville enserrée entre la voie ferrée et le cours du Gier. Il est bien là, sur la photo, le Gier, juste derrière le petit kiosque à musique, je le devine encore comme je ne l’ai jamais vu dans cette partie de la ville. Dans mes souvenirs d’enfance, il est déjà recouvert de bitume et je ne sais son passage que des récits de ma famille.
On oubliait peu le travail en effet, sous le regard perçant la ville des cheminées d’usine. Celles-ci sont celles des verreries Richarme. Plus loin, celle des Etaings, l’usine Marrel et ces 108 mètres de haut. Verriers et maîtres de forge appuyés sur les eaux turbulentes du Gier et sur les mines de charbon nombreuses alors.
C’était jour de fête, là, sur cette petite photo c’est encore jour de fête.
De la ville, je ne reconnais pas grand-chose. Un pâté de maison qui n’aurait pas changé, tout au plus. Je ne sais même pas quand le tramway a cessé de traverser la ville. Je ne l’ai jamais connu. Il me semble que les jours de vogue n’étaient pas tant que ça des jours de fête, déjà.
Hüzün-mélancolie-tristesse, l'Istambul de Pamuk et les écrivains solitaires du Hüzün.
Je me demande s’il se peut qu’une ville ainsi transpire tant de bile noire que ses habitants en soient durablement tout imprégnés... Imprégnés du dedans, suant ainsi par tous les pores les anciennes richesses, les jours de fête perdus, errant alors de par les rues désertes ou depuis très longtemps, mais vraiment très longtemps, le tram a cessé de faire entendre sa cloche dans le dos des passants…

vendredi 21 septembre 2007

Et sans cesse ...


Et sans cesse il y a cette goutte d’eau qui s’accroche, et balance, et, lentement, oscille et se gonfle et finit par lâcher prise. Au fin fond du tuyau transparent, tomber.

La lenteur sans cesse de cette goutte de liquide qui se forme et qui tombe et par ce chemin de plastique rejoint les veines de mon corps.

Et sans cesse la lenteur.

Ce temps suspendu, temps de latence et d’attente à ne rien faire d’autre que de regarder ainsi cette goutte se former, lentement, et puis tomber.

La goutte de maintenant n’est pas celle d’avant. Comme l’eau d’ici n’est plus celle d’ici à peine je la regarde. Je ne me baigne jamais dans une même eau. Et comme la goutte et l’eau,je suis liquide. Je ne suis pas solide. Je ne suis jamais vraiment prête à décider quoi que ce soit, à faire des choix. Je prends la vie comme elle vient : comme les gouttes ; goutte à goutte, rejoignent mon cœur, et repartent, mélangées, rougies je suppose, déjà autrement ; ailleurs déjà.

Comme l’eau file, jamais semblable, vers son estuaire toujours, je laisse glisser ainsi le cours de ma vie. Allongée dans ce lit trop blanc, je suis là-bas encore, ailleurs, je coule et je m’en vais vers l’océan qui m’est promis.

Et si je fermais les yeux ?

dimanche 16 septembre 2007

Alter Ego


Je pense que je me suis toujours manquée finalement…
Ça a du commencer au second jour de ma vie. C’est le jour ou mon père a traversé le bourg pour se rendre à la mairie déclarer ma naissance. Ma mère encore alitée, c’est le rôle qui lui revenait.
Nul ne sait exactement ce qui s’est alors passé, ce qui a pu le traverser ce matin d’automne brumeux.
Il est rentré à la maison, silencieux, taiseux comme à son habitude, tenant dans sa main droite le livret de famille dûment complété. C’est le parcourant à la sixième page –la mienne- que ma mère a découvert l’affaire.
Enfin, c’est ainsi que les choses me furent dites, c’est ainsi qu’un autre moi-même qui était un bébé de deux jours est censé avoir vécu cette histoire là…
Toujours est-il que voilà : mon père m’avait donné un autre prénom. Pas celui qu’ensemble, mes parents avaient choisi pour leur fille attendue, ou peut-être, pas celui que mon père avait fait semblant d’accepter, fataliste, opinant vaguement du bonnet.
Alors, pendant toute mon enfance, et pendant toute ma vie ensuite, ce beau prénom officiel, ce joli prénom d’état-civil ne m’a jamais nommée. Jamais ces trois syllabes modernes et claquantes n’ont résonné à mes oreilles. J’avais mon prénom de villageoise, entendu, appelé, chantonné, crié, hurlé parfois et puis, mon prénom d’encre et de papier. Celui qu’en silence, je me répétais parfois, incongru et secret .
Et si j’avais été celle que mon père voulait nommer ?
Si j’étais celle à qui tu manques parfois, celle que tu aurais rencontrée, et pas moi, pas l’autre ?
Si j’étais elle, celle qui bouleverse mes rêves, chahute mes nuits et me ramène des parfums de regrets, lourds et sucrés comme pate d’amande, des ivresses insensées qu’au petit matin, à l’appel de mon prénom revenu, je chasse d’un revers de la main…

samedi 8 septembre 2007

Si je m'oblige à penser ...



Si je m’oblige à penser, c’est au soir du noël de mes dix ans que j’ai appris à sauver ma peau. Dans les couloirs, raser les murs, surtout, éviter de le croiser. J’ai frappé et poussé, mais je n’ai jamais su parler. Lui dire, « non », ou bien « tu fais quoi, là, c’est interdit, dégage, tu pues, tire toi de ma vie » … J’étais déjà murée dans le silence. Seuls mes poings prenaient les devants, et mes jambes la fuite. Si je m’oblige à penser, c’est à la nouvelle année de mes dix ans que j’ai du refuser d’être un jour une femme. Vous voudriez que je poursuive, et que je vous raconte ça, mais mes poings ne savent toujours pas parler, et mes jambes, pas encore écrire.
Simplement, quelques années durant, j’ai du refuser de grandir. J’ai passé deux ans dans les bois, à courir et chercher. Sous les pierres, déterrer vipères et crapauds. En bordure de pré, ramasser les coucous, étêter les coprins et de leur encre noire maculer mon visage. Enfant sauvage et solitaire, je construisais mon personnage. Les autres me regardaient avec un mélange de crainte et d’envie, mais je n’avais pas besoin d’eux. Nul besoin de leur blondeur et de leur roseur, de leurs robes de petites filles propres et bavardes, de leurs jeux de gamins à peine polissons. Moi, j’étais ailleurs, et dans mon monde, je bravais tous les adultes. Déjà, j’étais plus forte, et déjà, ils étaient trop petits. J’ai taillé mes cheveux, dans la masse, j’ai taillé, j’ai jeté jupes et robes, sans parler des ignobles pantys de dentelle, j’ai attrapé le premier pantalon venu, et j’ai couru les bois. Pendant ces deux années là, j’ai parlé à chaque arbre de cette drôle de forêt. Ma forêt rescapée, escarpée à flanc de colline, contrainte et serrée entre les murs dévorant de la ville noire. C’était un bois, ma forêt, un petit bois, mais il était profond… Et tous ces mois, toutes ces journées, il m’abritait mieux que personne, et me parlait, me recouvrait. Au sommet, une cabane de pierre, une hutte arrondie abandonnée par les ans. C’était là que je me cachais, couchée au sol contre la terre noire, ses odeurs de métal emplissant mon palais, mes mains sur mes deux oreilles pour éviter d’entendre les appels de ma mère, tout en bas, au fond du petit jardin.
Quand il me fallait bien redescendre au jardin, vivre dans ma famille, j’étais alors une petite fille tout ce qu’il y a de plus … petite fille. L’année du Noël de mes dix ans, j’avais demandé à ma mère qu’elle m’offre une poupée. Une de ces poupées Marie-Françoise que l’on trouvait alors dans Modes et Travaux. J’ai eu ma poupée à ce noël. Elle est restée bêtement assise sur mon grand lit à me regarder de ses yeux de poisson mort. C’est qu’après ce noël, je n’avais plus envie de poupée. Juste, pas envie de grand-chose … Des arbres de ma forêt, de la terre sombre des sous-bois, de dormir dans les brassées de jonquilles, de découper leurs tiges caoutchouteuses et de comprendre.
La petite sauvageonne était à l’école une excellente élève. Un modèle de petite fille discrète et polie, vive et réactive. Je cherchais dans les mots que je ne prononcerai pas la clef de ce monde tourmenté. Petite et menue, brune aux cheveux courts, il aurait vraiment fallut s’attarder sur mon regard allongé pour s’apercevoir de ma présence physique. J’aurais aimé alors n’être qu’une tête, ou bien encore, un garçon. Comme il m’était impossible de devenir garçon, je me suis mise à travailler. Qu’on ne voit plus de moi que mes phrases et mes notes.
Si je m’oblige à penser, c’est après le noël de mes dix ans que j’ai tué l’enfant. Du moins, j’ai essayé. Essayé d’être forte à faire peur, de les faire tous reculer…
Si je m’oblige à penser, je me dis maintenant, que c’est ainsi que sur moi j’ai refermé le piège. Que depuis, je n’ai jamais pu quitter ce personnage. Que depuis, je n’ai fait qu’avancer brillamment de l’école au boulot. Que depuis, d’aucun ont bien su exploiter cette faille.
Si je m’oblige à penser, je me dis maintenant, qu’il serait temps de rentrer chez moi. De retrouver la petite fille dans le bois. Il me reste bien peu de temps à vivre vraiment. J’ai simplement encore du mal à trouver la porte de la cage dans laquelle je me suis enfermée.
Si je m’oblige à penser, je me dis qu’au fond, nous sommes tous ainsi enfermés. Que déjà, oser le penser ce n’est peut-être pas si mal. Que sans doute, je n’arriverai jamais à guère mieux. Je suis un modèle de réussite sociale, un exemple pour ceux de ma communauté, ma famille est fière de moi. Je n’ai pas d’autre marche à grimper. La vie est ainsi faite, un jour, la dernière marche. Et alors ?

vendredi 7 septembre 2007

Fleuve encore.


Vois-tu …

Où l’eau s’arrête ou jamais
Encore à s’élargir toujours
Plates et branchages à peine
En sourdine, clapotis
Glauque des eaux gris des nuées

Aplanir ainsi le temps
Etendu étiré
Et l’absence de frontière.

samedi 1 septembre 2007

Point final.

Personne ne m’a jamais abandonnée. Personne. Toi, tu voudrais donc être le premier à me quitter ainsi ? Personne ne m’a jamais quittée. Tu comprendras bien sûr que je ne peux pas te laisser faire ça. Tu n’as juste pas le droit d’être le premier à me laisser tomber. On ne me laisse jamais tomber. Il faut que piges ça. Jamais. T’avais qu’à juste attendre, comme les autres. A la fin, t’aurais fini par me fatiguer aussi. Alors, je t’aurais jeté comme les autres. Au lieu de quoi, tu te figures pouvoir te barrer et me laisser comme une vieille chose à l’abandon. Comme si tu te fichais de moi comme de ta première chemise. Comme si j’existais pas. Comme si j’étais rien. Un truc négligeable, un chiffon gris et poussiéreux. Un rebut. Un déchet. Même pas toxique le déchet. Tu te goures d’adresse, là, mon gars. Je vais pas te laisser filer comme ça. Je suis trop en rogne, en rage, je peux pas le supporter. C’est pas tant que je tienne tellement à toi, tu sais, c’est juste que t’as pas le droit de me nier de la sorte.

Personne ne m’a jamais abandonnée. D’aussi loin que je remonte, personne. Ou bien alors, c’est qu’ils sont morts. C’est juste la mort qui nous a séparés. C’est pas de ma faute.

Alors, voilà : tu dois mourir aussi. Faut que tu me pardonnes, j’ai pas le choix. J’ai juste celui des armes. Je tire, tu meurs, t’es libre. Point final.