dimanche 28 octobre 2007

Princesse des glaces.

Veda, princesse hindoue, mon unique à nulle autre pareille. Ainsi, parle mon père. Les autres filles ont des prénoms bien communs. Camille ou bien Léa, Manon et puis Margot. Cynthia quand ils ont voulu faire exotique. Encore Héloïse ou bien Eléonore quand ils ont voulu faire chic. Elles sont brunes et puis blondes, elles sont pareilles, toutes. A l’école, elles sont moyennes. Elles jouent entre elles, elles parlent entre elles à longues enjambées dans la cour ; marche avant, marche arrière, et encore, à nouveau ; marche arrière, marche avant toute la récré…
Moi pas. Assise sur un banc, tête haute, je regarde au loin. Les yeux dans le vague, vers le palais de Veda.
Veda, princesse hindoue, son unique à nulle autre pareille.
Tant pis qu’ils disent que je suis naine, tant pis, qu’ils m’appellent Velléda, tant pis, qu’ils se marrent…
Je suis Veda, princesse hindoue. Dans toute la France entière, il n’y a personne qui porte mon prénom, c’est mon, père qui me l’a dit.

J’entends toujours sa voix murmurer mon prénom, chanter cette petite comptine là : Veda, princesse hindoue, mon unique à nulle autre pareille.
J’avais dix ans quand la voix s’est éteinte.
J’ai gardé la tête haute, comme il voulait que je sois.
Je n’ai jamais plus été la princesse de personne.
Le banc de bois est très froid et le parc désert. Les flocons de neige voilent ce monde d’un rideau mouvant ; au loin, là-bas, émerge le palais magique de Veda, princesse hindoue, reine des glaces…

mercredi 24 octobre 2007

Le cours des eaux ...

« Sois bien sûre que je ne vais pas lâcher ta main. »
Ce sont les mots que tu ne dis pas, mais tu tiens bien serrée ma main dans la tienne.
Je sais qu’ainsi nous irons jusqu’au bout du chemin.
Les mots que tu dis ce sont des mots du dehors, pas des mots du dedans.
Tu me racontes les tomates du jardin, les fleurs sauvages, la vie du fleuve, qu’on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau. Tu marches à mes côtés et ma main dans la tienne prend toujours un peu plus de place.
Parfois, tu ne dis rien. Tu me laisses raconter mes histoires de rien. Tu souris à peine. Ton silence bourru laisse la place aux oiseaux du chemin, aux vaguelettes du fleuve qui frissonnent sur la rive, aux cris des enfants plus loin qui étrennent leurs bottes de caoutchouc dans les flaques boueuses.
« Sois bien sûre que je ne vais jamais lâcher ta main et que je t’accompagne.»
J’entends ça dans tes récits timides de ta campagne perdue, des chevaux de labour, des mains de ta grand-mère, noueuses mais solides, des doutes des temps de grande guerre ou les enfants seuls, et les femmes seules…

Au bout du chemin, tu as lâché ma main. Il n’était même pas la peine de se dire au revoir. Ma main dans la tienne avait pris tant de place. Pourtant toujours, tu marches à mes côtés. Dans ma main aujourd’hui, sur la rive du fleuve, je tiens une autre main. Petite et chaude, une main confiante qui parle de la récré, des enfants de d’école, de la maîtresse aussi, et des cordes à sauter.
« Sois bien sûre que je ne vais pas lâcher ta main ».
Ce sont les mots que je ne dis pas. Je parle des brumes sur le fleuve et je des plates colorées qui lentement suivent le cours des eaux, les épousent en silence…

mardi 23 octobre 2007

Rien

Lorsque les feuilles, dehors, virent aux jaunes, aux rouges, aux orangées ; que la terre toute entière exhale des odeurs de mousse et de champignons ; que le matin parfois, le givre commence à laisser sa peau laiteuse sur le pare-brise de la voiture de monsieur Lucien – Monsieur Lucien,c’est le vieux voisin qui laisse toujours sa vieille 4L dans la rue devant la fenêtre de ma chambre – bref, lorsque l’automne n’a plus rien de bien neuf ; je sais que c’est bientôt mon anniversaire.

C’est comme ça que je m’en souviens.

Lorsqu’il fait nuit noire, alors, et que des arbres, je n’ai plus que le souvenir, j’essaie sous mes draps d’oublier le reste. La peur qui ronge. L’innommable. Ainsi, je dors enfouie et la tête recouverte par les lourdes couvertures. Ici, rien ne change, et l’odeur reste la même, qu’un jour je ne sentirai plus. L’idée revient toujours qu’un jour je ne : rien.

En glissant sur la rambarde de l’escalier, le mois dernier, Pierre est tombé. Il s’est fracassé le crâne sur le carrelage noir et blanc de l’entrée de la maison. En classe, son bureau vide .
Mon petit cousin Thimothée s’est endormi un jour dans son berceau et jamais réveillé.
Barthélémy s’est tiré une balle dans la tête sur le trottoir devant la maison de son père.
Ma grand-mère un cancer du colon.
Hier, Isabelle dans le jardin, a tordu le cou d’une mésange blessée.
Cingué le chat, devenu maigre et tellement maigre qu’à la fin disparu.
Demain, c’est mon anniversaire.

mercredi 17 octobre 2007

17 octobre.


Il ne me suffit pas de refuser la gloire. Il faut encore que ça se sache. Ermite insolent je baille sur vos pompes, vos ors et vos signes extérieurs de richesse.
Je m’en vais et je vous le dis bien haut.
A la face du monde je le crie. J’étale mes renoncements comme vous placardez sur les murs blancs vos affiches qui disent les lendemains qui chantent.
Vous ne me tromperez pas davantage.
Vous avez voulu de moi broyer jusqu’à la moelle. M’aveugler, m’éblouir et me pousser encore sous les lumières à avancer chaque jour davantage.
Chaque jour avancer.
Je ne veux pas, fatigué, me voir comme vous tous contraint à l’abandon. A la force de l’âge seulement m’arrêter. M’allonger sous la terre. Ainsi boucler la boucle.
Je m’en vais, je vous le crie bien haut !

Ne tournez pas ainsi la tête. Cessez donc de m’éviter. Vous fuyez mon regard comme si vous aviez peur.

Pauvre cloche ! pensent-ils en rasant les murs. (J’entends leurs mots filer derrière leurs dents serrées)

Putain voilà qu’il commence à pleuvoir…

mercredi 10 octobre 2007

On ne sait jamais ...

Dos courbé, t’arraches à la terre gelée les derniers poireaux de l’allée. Ça te laisse tout le temps de penser. C’est bien ça le malheur, tout ce que ça te laisse de temps pour penser maintenant.
Tu regardes tes mains. Des fois que ça te distraie …Tes mains épaisses et grises, tes mains de labeur, tes mains du dehors. Les veines gonflées, les fissures rougies, ces crevasses noircies par la terre et les ans. Non, vraiment, rien d’autre à faire désormais que de penser.
T’essaies de te concentrer : la buée blanche qui s’échappe de ta bouche ; le froid mordant qui s’agrippe à tes oreilles. Tu colles tes mains dessus. Tes oreilles trop grandes, rougies de froid, et les lobes en feuilles de choux.
Tu sais les veinules violacées, la couperose avancée qui parcourt tes joues. Les rides enfoncées. Ta tête de petit vieux.
Dos courbé, dans l’aube à peine, t’arraches à grand-peine les derniers poireaux de l’allée. T’as beau essayer de pas penser du tout, c’est pas possible. C’est bien ça le malheur, tout ce que ça te laisse de temps pour penser maintenant.
Tu penses qu’après, tu vas rentrer. Faudra bien finir par rentrer.
Tu penses que la maison sera vide. Qu’elle sentira le vieux, le renfermé, ces odeurs terribles entre l’ail et la suie.
T’as laissé brailler la radio dans la cuisine quand t’as tiré la porte ce matin.
Comme si bêtement, la radio, ça pouvait te laisser croire que t’étais pas si seul. Tu les entendras rire de leurs grasses bêtises que tu n’entends même plus. T’es souvent dépassé par ce qu’ils trouvent drôle.
Y’a plus grand-chose de drôle quand on finit par penser.
Tu vas laisser sur le pas de la porte tes sabots de jardin.
Poser sur la table poisseuse ta botte de poireaux.
Passer sous l’eau tiède de l’évier tes mains engourdies.
T’asseoir là, devant la fenêtre sur rue ...
Attendre un peu : on ne sait jamais ...


Photo : Olivier

mardi 9 octobre 2007

Gris/Bleu…

Tu as les yeux couleur de temps . Au matin tes orages, gris de plomb. Au chagrin tes otages, gris de fond.
Tu dis que tu ne vivras pas bien vieux. Tu dis que tu mourras jeune.
Tu secoues tes mèches brunes, devant le ciel de tes yeux, passe un oiseau noir.
Tu te veux tellement unique, et décalé, et différent.
Tu promènes ton long corps et tes allures dégingandées.
Tu te donnes des certitudes, comme un qui sait ce que nul autre …
Mais tu as les yeux couleur de temps . Au solstice tes soleils, mordorés.
Et d’heure en heure, de jour en jour, le temps poursuit sa route.
Cahin-caha, tu quittes ta carcasse.
Tu grandis.
Enfin, c’est ce qu’on dit.
Accroché pas à pas par ces éclats de lumière. Ces petits riens.
Finalement, tu vis.
Finalement, tu doutes.
Tu oublies même tes certitudes et tu laisses passer l’âge certain de ta mort trop rapide.
Tu es plus vieux désormais que ne l’était ton père.
Tu voudrais bien vivre encore, maintenant.
Mais tu n’as plus le choix.
La douleur qui te traverse aura le dernier mot.
Et tu souris : c’est drôle de partir ainsi, avec pour dernier instant un semblant d’ironie…


photo : que ma joie demeure

mercredi 3 octobre 2007

Et le courant m'emporte...

Et le courant me porte … ça vient comme ça, c’est pas vraiment prémédité. C’est ce flot de paroles qui m’embarque et je suis le fil de l’eau. Le fil de l’histoire. Je suis comme, enfant, captivé par les contes merveilleux que me disait ma grand-mère. Je le vois tellement là, ce Chaperon, ce Poucet, cette Barbe-bleue que je deviens le héros de l’histoire. J’avance et je sème mes petits cailloux blancs. Je sauve mes frères puis je dévore le loup pendant qu’à mon menton poussent des poils bleus. Je vous jure que c’est vrai.
Ben là , c’est pareil. Ce sont les mots qui m’embarquent et je ne suis pas libre de ne pas les suivre. C’est toujours moi, le héros. A peine si je devine parfois, chez certains de mes interlocuteurs, un instant d’étonnement, à peine la lueur d’un doute. Tant pis, de toutes façons, j’y suis, j’y reste.
Je ne saurais pas remonter le courant.
Le truc étonnant quand même, c’est qu’il n’y a pas de conteur. Enfin, comment dire, le conteur c’est moi. C’est de ma bouche que sortent les mots. Et comme ça, chaque jour, je suis un héros différent.
Pompier sauvant des vies, chirurgien réputé, auditeur confirmé, psychiatre aiguisé, urgentiste pressé, pilote d’essai sur avion renifleur …
Sauf que là, j’ai bien vu la tête de la fille de l’Agence pour l’emploi, en face de moi… je crois que j’ai du lui servir deux versions trop différentes d’un mois sur l’autre … Faut dire que je m’attendais pas à revoir la même deux fois de suite. Je l’ai pas reconnue, la fille, d’une fois sur l’autre, ils auraient pu prévenir…Bon, c’est pas très grave, je vais attaquer une version trois !
"En fait, je suis conteur d’histoires, genre intermittent du spectacle, et ..."

mardi 2 octobre 2007

Echolalie

C’est comme une politesse de gens désespérés. Une balle qu’on relance sans cesse sur le même mur. Un j’écris pour me taire. Et savoir qu’on est tellement forts qu’on s’accommode du silence, des silences, des mots tus, des non-dits. Jeter les mots sur le papier comme la balle sur ce fichu mur. Un jeu d’enfant.

Mais de l’écho vient tout le trouble. J’écris pour me taire et tu ramasses la balle au bond. Dans mes histoires tu lis ta vie. Tu lis la notre en fait, tellement nos vies sont tissées des mêmes fils. J’entends : toutes nos vie. Nos vies de filles, nos vies de femmes. Tu lies nos vies et c’est ce lien que me renvoient tes mots.

Demain, une autre que toi dans une autre histoire retrouvera ses pas. Voici : j’écris pour me taire, et ce sont d’autres qui parlent. Qui reprennent parole. Ça me fait peur, parfois, ce pouvoir des mots… Ces histoires qui m’échappent, que je lance en l’air comme une bulle légère et qui reviennent de plomb, lestées de vos orages.

Malgré tout, je dévide le fil. Je suis ravie de suivre du bout des doigts tous ses fils qui nous relient. Comme une pensée magique. Comme si, finalement, nous n’étions pas au monde si seuls que cela…