mardi 20 novembre 2007

Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente.


Ç’aurait pu être l’histoire d’un fleuve. D’une plaque quai de Bourbon… Si c’était Paris, si c’était la Seine. Ç’aurait pu être ailleurs, l’histoire d’un fleuve. La Moldau, ailleurs, ou bien encore, La Loire ou bien le Rhône. Des ponts sur les fleuves et des femmes qui se noient. On trouve ça partout. Elles sont bien rares, les villes sans fleuves, sans quais, sans départs.
Parce que, ç’aurait pu être l’histoire d’un départ. D’un voyage. L’histoire d’un train. Et non des moindres : celui du transsibérien :

Et ceci, c'était les dernières réminiscences

Du dernier jour

Du tout dernier voyage

Et de la mer. …

Mais ç’aurait pu être d’autres trains, de ceux qu’on a pris déjà, et de ceux dont on rêve encore… L’histoire d’un train comme une bulle et des rencontres essentielles, urgentes que l’on y noue.
Au fond, tout ça, ç’eut été des histoires de phrases qu’on se récite sans cesse. Non, mieux que ça, de ces phrases qui nous bercent. Des mots essentiels, urgents qui nous creusent. « Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ». C’est de Camille Claudel. Elle n’a pas choisi de terminer sa vie dans le fleuve, Camille, mais des absences, Camille, elle en savait bien trop.
Ç’aurait pu être l’histoire des femmes. Celle d’Olympe de Gouges ou de Marion du Faouët…
C’est seulement l’histoire d’Anne, et du canapé rouge.
C’est une belle histoire.

jeudi 15 novembre 2007

Ce qui ne sera pas.


Au coin du feu, tu tires le coussin de sol pour venir t’asseoir là, tout près de moi. C’est que l’hiver menace dehors et que nous avons désormais besoin de regarder les flammes ainsi, longtemps.
Sans un mot et le regard au loin, par delà le visible.
Lorsque le silence enfin nous aura recouverts de son cocon de langueur et que les orangés du foyer tromperont la nuit du dehors, je te dirai quelques mots.
A peine quelques-uns.
De ceux-ci, essentiels qui ne se lâchent que goutte à goutte, presque comme à regret, lentement muris et longuement pesés.
De ceux-ci qui ne naissent que des profonds silences que nous laissons venir sans crainte.
Nous ne sommes pas de ceux qui doivent remplir les vides de mots qui rassurent la surface des choses.
A l’encre noire nous pouvons de nos doigts peindre le ventre du monde. Les traces que nous laissons finissent pourtant par nous rendre légers. Papillons éphémères sur la branche de saule.
Ce qui reste de nous, après le passage du vent …
.
Illustration : Fabienne Verdier.

mardi 13 novembre 2007

Monochromie : blanc.


Je marche sur la crête et le vent, au ventre, me contraint à l’effort. Et si je m’arrête, je meurs. Au bout de la nuit, je meurs. Je marche et je meurs. Ou bien, si je pleure, je tombe dans la neige épaisse, j’abandonne ; je vous abandonne tout, et je meurs. Peu importe. Et pourtant, au vent mauvais, au gifles brutales des rafales glacées, aux étoiles des neiges qui pénètrent mes narines, gèlent mes poils de nez, glaçonnent mes oreilles et de mes larmes figées font des glaciers bleutés ; j’avance. C’est pas plus bête qu’autre chose. En attendant, je pense encore. J’entends encore. J’entends les mots que l’on murmure. Les contes de l’enfance. Sur la crête au grand vent me voilà chèvre face au loup, Peau d’âne dans la forêt, dernière épouse de Barbe-Bleue. Toutes les histoires disent la même histoire. Toujours. Il n’y a pas plus que ça de leçons à en tirer. J’entends les mots les plus sincères. Ou bien les moins. Les phrases qui commencent par « tu sais » … Tu sais, personne n’écrit comme toi, tu sais, personne ne… L’écho dit personne. L’écho dit juste la marche sur la crête, la nuit trop froide, et la brûlure des évidences. De ce qu’on sait, de tout temps. De l’inévitable chute. Du corps qui coule dans le froid de l’oubli…

En bas, dans la vallée, à l’abri de vos sages maisons et de vos cheminées ventrues, vous vous pensez autrement, ailleurs et autrement.
C’est juste que la crête, vous ne la voyez pas.
Obligés d’avancés. Les coups au ventre et la tête baissée.
Surtout ne pas trop y penser.
Ça ne servirait à rien que je vous le crie de tout là-haut, vous n’entendriez pas. J’ai laissé derrière moi le corps gelé de mon ami. C’était juste une randonnée, rien de plus. Il a suffit que le vent se lève. Il suffit seulement que le vent se lève…

mercredi 7 novembre 2007

Lettre à la jeune fille du dehors.

Tu files et tu t’échappes. Aux matins froids les mains glacées. Doigts gourds. A délier contre la peau douce et chaude de tes épaules. Dos tourné. L’aube ce matin ne daigne pas blanchir. Avec elle, viendront les heures de givre. Les heures mordantes des petits matins d’hiver tristes ou reprendre la route, le collier, les chaînes et les rengaines.
Je cherche dans la nuit sourde de mes mains tes épaules à contre-courant. Je cherche dans le vide. J’oublie chaque nuit que je suis seul, là, enfermé. Chaque nuit je m’évade. Chaque matin, ils m’emprisonnent de nouveau. Je voudrais retrouver mes chaînes d’antan. Ma routine, mes petits matins blêmes et ma tête dans le coltard des lendemains de murge.
Routine.
Je suis parti pour de longs mois et cette rengaine lancine encore. Je t’ai laissée là-bas, au chaud dans notre chambre d’avant. Sous la couette réfugiée. Peut-être ce matin d’autres mains cherchent-elles la peau douce et chaude de tes épaules. Tu n’auras pas le dos tourné. Dans l’aube naissante, tu lui souris tendrement. Tu tends la main vers son visage et tu souris doucement.
Ces images me trouent.
Me clouent.
C’est ainsi que, chaque matin, tu finis par me réveiller pour de bon, comme avant.
C’est ainsi que, chaque matin, tu me rends les murs de ma prison de béton pour de bon.
Dans un mois, je sors.
C’est pas la peine de me mentir, je sais que tu ne m’attends plus.