
Toute ta vie, tu la passes à laisser des phrases t’échapper. Des milliers de phrases envolées, déliées, emportées par le vent, englouties par le fil du fleuve. Toutes les bribes de l’histoire sans fin. Perdues. Parce que tu ne sais pas être voyant.
Jusqu’à ce soir de décembre ou tu passes la ligne. La phrase qui te porte. Celle qui construit. Elle est née de nulle part et te parle du vide. De l’absolu nécessité du vide.
Alors, tu marches.
Dans le froid d’une nuit d’hiver, tu marches parmi les autres. Mais différent. Tu les vois tous couler dans le limon gras de la trop grande ville. Bras chargés de paquets colorés, bras pendant, à la main valises ou bien cartables.
Parti des quais de Saône il te faut traverser. Sentir sous tes pieds vaciller les passerelles qui enjambent le fleuve. Or de l’eau lorsque les lumières de la nuit baignent les courants. L’air est d’or. Chaud quand il coule au-dedans de toi dans le chant glacé de décembre.
Tu marches.
Enjamber des fleuves comme une évidence. Tu n’as pas d’autre vie. Il n’existe pas d’autre vie. Sur le Rhône les ponts se font majesté et le ciel d’argent.
Tu vois désormais. La vie évidente et les phrases sans cesse qui coulent, fluides et colorées et s’enroulent comme écharpe à ton corps. Coulent, chaudes et sereines. Tu cherches dans tes poches les tickets de métro, les notes oubliées, un bout de crayon de bois. Tu mélanges à présent, les mots qui tracent une piste et les traits pointillés. Ça fait comme un chemin. Un long serpentin qu’il te suffit de suivre. Une évidence.
A ce point de la marche, tu n’as plus que deux issues : celle de l’eau filante, coulée mercure, sourdes profondeurs ; ou bien, celle du vide : suivre le fil, marcher toujours.
Il sera désormais, et pour toujours, vingt et une heure, un quinze décembre 2007, entre Saône et Rhône.