vendredi 21 décembre 2007

Faubourgs

L’une à l’autre et encore à la suivante, accrochées par grappes continues, longs faubourgs de maisons basses.
Là où le temps immobile raconte encore l’immédiat après-guerre et les grandes euphories.
Pylônes de béton gris (enfant tu grimpais tout en haut, un pied dans chaque alvéole et les mains enserrant les deux côtés), câbles téléphoniques en danseuse au long des murs blanchis des maisons ouvrières, et comme c’est Noël bientôt, à la tombée du soir, rosé par le froid mordant, les lumières blanches au long de la longue artère.
Faubourgs partout pareil, d’une ville à l’autre, d’est en ouest, les mêmes.Le sentiment calme et serein d’être toujours là, au même endroit, dans le même temps, immobile et sans fin.

samedi 15 décembre 2007

L'instant du passage.

Toute ta vie, tu la passes à laisser des phrases t’échapper. Des milliers de phrases envolées, déliées, emportées par le vent, englouties par le fil du fleuve. Toutes les bribes de l’histoire sans fin. Perdues. Parce que tu ne sais pas être voyant.
Jusqu’à ce soir de décembre ou tu passes la ligne. La phrase qui te porte. Celle qui construit. Elle est née de nulle part et te parle du vide. De l’absolu nécessité du vide.
Alors, tu marches.
Dans le froid d’une nuit d’hiver, tu marches parmi les autres. Mais différent. Tu les vois tous couler dans le limon gras de la trop grande ville. Bras chargés de paquets colorés, bras pendant, à la main valises ou bien cartables.
Parti des quais de Saône il te faut traverser. Sentir sous tes pieds vaciller les passerelles qui enjambent le fleuve. Or de l’eau lorsque les lumières de la nuit baignent les courants. L’air est d’or. Chaud quand il coule au-dedans de toi dans le chant glacé de décembre.
Tu marches.
Enjamber des fleuves comme une évidence. Tu n’as pas d’autre vie. Il n’existe pas d’autre vie. Sur le Rhône les ponts se font majesté et le ciel d’argent.
Tu vois désormais. La vie évidente et les phrases sans cesse qui coulent, fluides et colorées et s’enroulent comme écharpe à ton corps. Coulent, chaudes et sereines. Tu cherches dans tes poches les tickets de métro, les notes oubliées, un bout de crayon de bois. Tu mélanges à présent, les mots qui tracent une piste et les traits pointillés. Ça fait comme un chemin. Un long serpentin qu’il te suffit de suivre. Une évidence.
A ce point de la marche, tu n’as plus que deux issues : celle de l’eau filante, coulée mercure, sourdes profondeurs ; ou bien, celle du vide : suivre le fil, marcher toujours.
Il sera désormais, et pour toujours, vingt et une heure, un quinze décembre 2007, entre Saône et Rhône.

mercredi 5 décembre 2007

Ils.

Ils m’ont dit qu’ici, j’écrivais. Que ces traces sur la toile étaient les miennes.
Alors, les mains vides, je viens ici vous dire que je n’ai rien d’autre à vous raconter.
Que c’est la fin des histoires, maintenant.
J’ai retrouvé au fond d’une boite oubliée quelques mots griffonnés, des photos, des babioles, et sur ce site ces drôles de récits. Pas toujours roses, les récits. Ils disent que c’est moi, tout ça.
Grand bien leur fasse.
Je la tiens d’où, de qui, cette expression ?
Et toutes les autres qui vont avec ? Les mots qui s’enchaînent tout seuls, bribes de phrases ou citations réflexes, comme volets devant la porte.
Je me suis réveillée un matin dans un lit quelque part. D’avant, je ne sais rien. Il y a cet homme blond qui dit qu’il est le mien. Je devrais être flattée, c’est vrai qu’il est bel homme. Mais, comment lui faire comprendre que je ne le connais pas ?
Ils disent que les mots d’ici me rendront mon passé.
Je lis ici ceux d’une autre. Alors, je rends la plume.
A vous que je ne connais pas, je viens dire au revoir.
Je ne sais pas qui est le « je » qui vient dire au revoir.
Comprenez que cela puisse un peu me fatiguer.

mardi 4 décembre 2007

Va savoir, Gabriel ...


Je te disais ça, Gabriel : « va savoir »… j’essayais peut-être vainement de faire partager mes incertitudes. Mes doutes. Et puis, est venue cette idée là que mes incertitudes et mes doutes n’étaient peut-être que tentative désespérée. Comme, tu sais, dans les manèges, ces ballons suspendus qui font le tour gagnant si jamais tu parviens à les décrocher. A la fin, c’est toujours la petite fille blonde du devant qui décroche le pompon. Toi, tu veux encore croire que c’est le hasard. Seulement, au fond de toi, tu sais trop bien que c’est autre chose. Une blondeur. Un sourire. N’empêche. Les ballons et les pompons, tu tentes encore parfois de les attraper. Pourtant, le geste… Tu sens bien chaque fois que ta main va moins haut. Tu ne sais plus vraiment si tu essaies encore ou si tu fais semblant. En fait, si. Tu le sais. Tu ne le sais que trop bien. Et ta main va moins haut. De moins en moins haut et de moins en moins convainquant, convaincu. A la fin, tu fais semblant d’y croire. C’est peut-être moins douloureux que de savoir qu’il n’est pas pour toi, le tour gratuit. C’est aussi moins courageux. Au jeu des boites vides, que mets-tu au final dans celle des certitudes ?
Il tourne le manège, il tourne toujours. J’entends sa musique comme le crincrin ritournelle des petites boites à ressort. Dents crénelées sur roues dentées. Jusqu’à la fin du voyage. Le moment ou la main sur la manivelle…

dimanche 2 décembre 2007

Source, fontaine, fleuve, puis au loin ?

A la fin, je mélange toutes vos voix.
Dans la froide nuit de l’abbaye de Fontevraud, j’entends encore les cris des femmes qui s’enfuient. Comment sauver sa vie dehors ? Comment survivre loin de la source et des fontaines ? Suivre le fleuve, une bible sous le bras. Prier. La petite Héloïse avait deux ans quand elle fut emmenée ici, au pensionnat recevoir l’éducation des mères. A quatorze ans, elle avait pris le voile. Peu importe alors son âge quand vint le temps de la révolution. Le moine devenu maire républicain de la commune, tout plein de haine contre les femmes régnant sur l’abbaye, sonna la fin de ce temps là. J’entends les pleurs d’Héloïse et des autres résonner au long des hauts murs de tuffeau ; à la fin je mélange toutes vos voix. J’entends la tienne rocailleuse et masculine qui brise le silence des pierres d’une sentence banale sur les révolutions : c’est toujours ainsi que ça se passe, les révolutions…
Sais-tu mieux qu’Eloïse, ce qu’il y a, là-bas, par delà la source, puis la fontaine, et enfin le fleuve Loire ?
A la fin, je mélange toutes vos voix.
La femme trop lente est revenue l’autre jour. Elle passe la porte et me demande. Toujours, elle me demande. Elle raconte encore et encore cette lenteur qui fait que personne jamais ne veut plus d’elle pour le boulot. Qu’hier encore, elle a poireauté plus d’une heure et demie à la porte d’un bureau pour s’entendre dire que non, ce ne serait décidemment pas possible. Et sans cesse, elle soupire. Des fabuleux soupirs qu’elle expulse tente de s’échapper tout ce poids de vie. Mais ça s’accroche. Encore. Elle dit juste qu’elle est lente un peu, et qu’elle souffre du dos depuis l’accident. Il y a dix ans maintenant. Mais, dans son dos, il y a écrit « trauma crânien », et ses lourds soupirs, et ses vifs coups de gueule ne cachent guère la misère.
A la fin, je mélange toutes vos voix.
Ainsi toujours les choses se répètent à l’envi…
A quoi donc cela me servirait-il alors de savoir qu’au-delà du fleuve se trouve un océan…