jeudi 3 janvier 2008

Serpenter, des vies mêlées.


A ce moment là de ma vie, je suis assise sur votre lit d’hôpital, d’hospice, de mouroir à vieillard et j’écoute votre voix.
A ce moment là de ma vie, je vis dans l’urgence de mes mains sur le papier.
Je suis bloc et crayon de bois. De mon écriture détachée, aux penchants cyrilliques, je grave le souffle de votre vie.
Vous aviez quinze ans lorsqu’à vélo, vous avez du quitter Paris. Seul. Saul jamais n’aura retrouvé sa famille. Le vieillard solitaire que vous êtes devenu, Saul, je ne veux pas le perdre.
La seule vie qui me reste c’est de dire la vôtre.
Vous savez mes pourquoi. Mes renoncements. Mon errance et mes stigmates. Qu’il me faut boire de l’eau, désormais, et contempler en face, au miroir, mon visage élargi aux pommettes dévastées. En sortant de votre chambre, cependant, j’allumerai toujours ma clope. S’il ne me reste que cette trace…
C’est au milieu de vos livres, dans ce fauteuil sous les toits, c’est à vous seulement, que je dois d’être celle que je suis devenue.

A ce moment là de ma vie, il me semble que si mon crayon s’arrête, vous allez vous enfuir. Vous dissoudre. Me laisser seule me souvenir.

J’ai du m’endormir. Le bloc au sol, le crayon a roulé ; ce petit tintement du bois sur le carrelage blanc du mouroir, je sursaute.

C’est ainsi que l’histoire de Saul se finit. Je n’ai pas terminé d’écrire.

Je ne supporte plus rien ici. Plus la vie dans cette ville sous les hauts murs de l’hospice, plus mes longues journées au boulot à faire semblant d’y croire.

Sur les traces de Saul, je file vers l’Est. Nos vies entremêlées. J’ai du rêver la sienne, j’ai du rêver la mienne…

Et puis, j’ai trop de tout. Trop de tant d’autres failles aussi. Le voyage s’arrête dans un hôpital berlinois. Dans un rapatriement sanitaire enfin. Retour au point de départ.

J’ai plus la force de continuer à écrire ton histoire. Mon bloc de papier traine sur la couverture sombre.

J’entends la voix de Solange qui me parle de mes lettres. De cette façon si particulière que j’ai de détacher les lettres. De ne pas lier les lettres. D’apposer une à une chaque lettre comme un graphisme, elle me dit qu’on dirait un peu de l’écriture cyrillique dans un alphabet romain…

Je suis fatiguée… je n’entends plus.

Toutes les histoires se sont perdues désormais. Mais, je sais que pour toujours les traces de Saul s’enrouleront aux miennes.

6 commentaires:

pol a dit…

tous mes meilleurs voeux d'écriture en écriture...

oyez a dit…

Le spectateur éponge pour que l'écrivain se gorge de sa vision, à son corps défendant il va l'avaler, elle va le marquer plus surement qu'un fer rougit par les flammes... attention d'autres l'ont mieux écrit mais "trop rend mauvais"

Blog-trotter a dit…

J'ai été embarqué sans retenue. Bravo.

uhsn a dit…

bonne année Elvire... Durant laquelle je compte bien continuer à venir te lire !
Et merci pour tous ces textes passés.

marie.l a dit…

mes doigts engourdis te laissent une trace, simplement ...

Malhaut a dit…

Dans ces mouroirs pour femmes jugées trop encombrantes, celles-ci brodaient leurs desespoirs : Chaque phrase, chaque lettre, chaque mot, un à un. Elles qui ne devaient pas hériter nous ont laissés en héritage ces oeuvres d'art que sont leurs histoires. En lisant ce texte, je pense à toi Camille.