Et je me suis réveillée ce matin avec le poids des ans. Hier au coucher j’étais très jeune encore. Les plus définitives des frontières sont celles que tu n’aperçois pas. Une fois la ligne franchie, plus moyen de faire retour : virtuelle, la ligne s’est fondue dans l’espace ou le temps. Depuis, je porte en moi le poids des ans.J’ai ce matin au moins quatre vingt ans. D’ailleurs, je n’ai plus d’âge. Je marche sur le pont sans regarder les flots. Les oiseaux au ciel sont silencieux et le soleil d’été, trop blanc, ne chauffe plus mes bras. Je garde mes manches longues. Avec l’âge, on a si vite froid.
Je marche dans la ville en chaussons. Sur ma tête un grand chapeau de paille et par-dessus tout ça le parapluie qui me sert d’ombrelle. C’est tellement désuet, les ombrelles… Ombrelles et bas opaques, gris tourterelle, font les grand-mères sur ponts.
Sauf que je ne suis pas grand-mère. Juste une vieille dame. Très vieille seulement depuis ce matin à mon réveil. Depuis que le temps en chape de plomb m’est tombé sur le front. Demain, je traînerai ma canne sur les trottoirs au long du fleuve, et chaque jour désormais, la même promenade.
En marchant, je songe. Je songe à toi qui promettais de m’attendre à la fin de nos vies, assis sous le tilleul, avec une tasse de thé. Les odeurs fortes des fleurs sucrées et la chaleur du thé entre mes doigts. Celui qui promettait s’est enfui. Reste la promesse. Suspendue. Et sa douceur suave m’accompagne.
En cheminant, je rêve encore. Aux croisées des chemins. Au vieil espoir d’à rebours retrouver mes amants. Je fais des listes. J’accumule. Les toits de zinc et les yeux ronds des pigeons, les chambres d’hôtel au rond-point des cités, les fleurs de glycine sur les treillages de papiers-peints, les lumières de la nuit et tant et tant de fleuves… Rien de plus rien de moins que toutes les autres femmes que sur ce pont je croise chaque matin. Je pourrais longtemps faire des listes. C’est poétique, une liste. Toute ma vie, dans une liste.
J’ai plus que l’âge de mon âge ce matin. A la radio, ils ont parlé de toi. Ils ont raconté que sous le tilleul tu ne m’attendrais plus. Ça m’a rendu vieille d’un coup. Remarque, ça me permet de croire que pour toujours tu m’aurais attendue. D’en faire une liste. Un beau mensonge…
6 commentaires:
J'aime bien.
J'aime bien quand tu aimes bien.
:)
avec l'âge vient la sagesse, la lenteur du temps, la modération des propos et le recul nécessaire pour parler d'Amour
Oui Muse, Et aussi ...Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances ...
ce sont les mots qui trottaient dans la tête de la vieille dame sur le pont ...
Je suis aussi cette vieille dame sur le pont ...
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