mercredi 22 octobre 2008

Chardons

Je suis désolée. Vraiment désolée. Pourtant, je reste là, en silence, je n’ose qu’à peine lever vers toi mes yeux. Tellement désolée.
C’est déchirant, l’automne venu, de laisser les pages se tourner, de regarder tomber, feuille morte, un pan de sa vie. Un gros morceau. Tu ne sais plus trop combien de temps passé ici. Au juste, tu ne veux pas compter...
Un jour, pourtant, comme pour les autres, les lambdas, les voisins, ceux qui, sur la chaîne, vissent ou boulonnent, ceux qui, dans les couloirs, poussent les balais, ceux qui pointent, ceux qui triment ; comme pour eux tous, un jour, la porte claque. Elle claque trop tôt. Toujours.
Je suis tellement désolée aujourd’hui de devoir te dire adieu. On aurait pu avoir plaisir à travailler ensemble, si… Si tu étais plus jeune encore, si les temps n’étaient pas ce qu’ils sont devenus, si les fusions, si les acquisitions, si les changements, les nouvelles têtes, les nouveaux staffs… Et puis, demain qui sait, c'est peut-être mon tour...

Alors, je ne dis rien : je te regarde partir et je suis juste désolée…

J’en ai vu tant et tant des hommes de dos. Des ateliers se fermer. Des portes claquer. Des machines rouiller. Des fours s'éteindre. Des vitres tomber des chassis à force d’abandon. Des toits s’affaisser sur les ateliers noirs. Pousser les chardons dans les cours des usines. Passer les chats furtifs au long des couloirs vides. Vieillir nos hommes aux mains vides, aux bras ballants…
J’ai jamais rien pu faire.
Seulement pleurer…
C’est con.

2 commentaires:

© Gabriel Arnaud a dit…

Encore un texte magnifique. Tu excelles dans ce type de description d'un monde (passé-présent) vu de l'intérieur par un(e) parmi d'autres.
Merci

Elvire a dit…

Touchée, Gabriel... merci...