mardi 29 janvier 2008

Egoutier.


Et dans les flammes claque le bois de châtaigner. Sous la chaleur se fend en éclats sonores orangés.
Les prés dehors couverts d’une gangue blanche, chaque brin d’herbe figé dans sa coque de glace, immobile et fragile, la terre est recouverte de fines mèches de verre qui ne tremblent plus sous le vent.
J’ai pris la route ce matin. Je laisse derrière moi la chaleur du foyer et les claquements du châtaigner dans les flammes. Le froid coule dans ma gorge et réveille tout de moi. Je ne peux plus dormir ainsi.
Je marche, et plus je chemine, plus mes mains, mes pieds, mon corps se réveillent. J’irai ainsi marcher sur les berges de la Loire. Vous me connaissez assez désormais pour savoir que ce ne peut-être que là. Rejoindre les pans d’eaux qui sur les rives craquent en pellicule de glace déchirée. Les ajoncs vernis de givre et les oiseaux penchés. Les plates oubliées. Le temps éternel, là, immobile et étale. Et puis, je vais rentrer. Dans le foyer, rajouter quelques buches avant le retour des enfants. M’endormir sous les rayons du soleil de janvier avec entre les mains un livre ou bien son frère.
Comme un genre de vie rêvée. Un truc tout simple mais pas même accessible. Je quitte le matin la maison pour le bureau. Là-bas, ce ne sont pas les eaux lisses. Parfois, c’est celui-ci qui sans cesse me poursuit et ne me quitte jamais du regard, pas à pas dans les couloirs, épie mes faits, mes mots, les note sur son carnet ; l’autre jour elle qui ne peut plus qu’à moi se confier de son cerveau trauma ; un autre encore qui doit me dire un truc important qui ne peut pas attendre. Mon métier c’est égoutier, recueil et retraitement des eaux usées. A la fin, tout ça va quand même vers l’océan. C’est le plus important, ça va toujours vers l’océan.

dimanche 20 janvier 2008

Celluloïd et mots mangés.


C’était la rivière de mon enfance. Sauf qu’elle avait été découverte en sombres caniveaux qui entouraient curieusement une place mal dallée. Une place grise et noire de pavés bancals entourés d’immeubles calaminés. Je ne sais pas ce que nous faisions là. Je pense que je voulais te montrer la rivière de mon enfance. Du moins, ce qu’il pouvait en rester encore. Nous avions garé la voiture dans le coin de la place et, curieusement très seul dans une ville trop silencieuse, nous marchions sur les pavés boiteux. Ce n’était pas un silence de paix. Plutôt un des ses silences lourd de menace qui précède l’orage. Comme si, derrière chacune des fenêtres aux persiennes tirées des immeubles alentour des paires d’yeux nous pistaient constamment. Je ne sais pas ce qu’il fallait craindre ici, j’attendais juste que cela se produise.
C’est toi qui, à l’opposé de la place, dans le caniveau le plus profond a trouvé les deux corps. Deux nourrissons mâles noyés au tréfonds de l’eau sombre. Têtes entourées de cellophane pour garder, roulées en boule dans leurs bouches refermées des pages d’écriture avalées. Des mots cachés là pour qu’ils soient oubliés. Roulés en boule sous des feuilles de plastique dans les bouches de celluloïd de poupons jetés au fond de la rivière-caniveau.
J’ai eu beaucoup de mal ce matin à sortir de la petite place mal pavée et de la peur suintant des immeubles anciens et de l’eau prisonnière…
Sous la verrière, le ciel est vert comme un printemps. J’essaie de relire les mots des bouches des poupons, je ne m’en souviens pas…

vendredi 18 janvier 2008

Il, elle.

Il rêve d’écrire la peau mais ses pages restent blanches. C’est qu’elle ne protège pas vraiment, cette peau qui vieillit, se lézarde et craquèle à chaque fraction de temps. Se plisse et se ride et au soleil, se parsème de tâches qui disent les années passées. C’est qu’elle se fend l’hiver en crevasses intimes, éclate comme trop tendue, s’épaissit comme peau de serpent, se fissure comme millefeuille de pelures trop fragiles, se détache en lambeaux blanchâtres lorsqu’elle se dessèche, se parsème de bulles aqueuses ou de plaques rouges qui démangent terriblement, se gaufre de phlyctène à la moindre brulure, se couvre de pustules, de boutons, de points noirs … Elle ne sait rien cacher de nous, cette peau qu’il ne sait plus écrire.

Elle utilise le « vous » pour mieux dire l’intime. Enfin, comme pour y croire encore. Comme si le "vous" dévoilait l’intime en semblant le cacher. Comme pour se raconter encore une si belle histoire. Une histoire avec un début et une fin peut-être…Peut-être pas de fin. Elle donne tout ça pour lui. Tout son temps tous ses mots. Tout ce qu’elle oublie d’elle-même pour mieux qu’il goute sa peau.

Il utilise le « vous » pour garder sa distance. Il y a bien assez déjà de devoir mettre sa peau à nu. Il ne va pas risquer de rentrer plus avant dans la vie dont elle rêve…

Elle rêve. Rêver, c’est déjà çà…

Il, non, il ne rêve plus. D’ailleurs, il doit s’en aller, maintenant.

Que voulez vous que ça écrive, comme histoire, ce collage bancal ?

lundi 14 janvier 2008

Lundi violet.

Le ciel violet ce matin d’un jour qui ne veut pas se lever. Il a plu toute la nuit. A l’aube l’obscur résiste et les nuages à peine teintés d’un pâle jour jouent de la panne de velours.

Lundi violet au voile des mes paupières sombres.

L’air lourd et rare et l’atmosphère de plomb.

D’un ciel si chargé qu’un long cauchemar enroulé, écharpe de suie, soutane de nuées.

Qu’il m’ennuie ce matin de reprendre le chemin du boulot, d’ouvrir une nouvelle semaine alors qu’il serait doux, d’attendre en bords de Maine que le sombre empourpré vire au gris flanelle des longues journées d’hiver, quand les plates embarquées par la crue affluent au ras des terres et que berges et forêts intimement mêlées dérivent en lac de brumes…

samedi 12 janvier 2008

Un frigo bien rempli.

A part que je l’ai tué, j’étais bien comme parent. Je veux dire, j’ai toujours tout bien fait comme ils disent dans Parents magazine. Voyez, déjà, à la maison, le frigo il est toujours plein. C’est important dans une famille, ça, d’avoir un frigo bien rempli. Et puis, j’y ai pas mis que du coca et des kinder bueno, dans le frigo. Y’avait des fruits aussi et puis des légumes, bien comme il faut. Aussi, le petit, il était toujours bien habillé. Même que j’ai pas des masses de pognon, je me suis toujours débrouillée pour qu’il soit habillé correct, le petit. Et puis, qu’il soit propre aussi. Ses habits propres et lui, bien propre aussi. Tout les soirs, je le mettais au bain, tout comme il faut. J’ai toujours fait bien attention aux horaires aussi. Les biberons toutes les quatre heures avant, et puis, la sieste après manger et le soir, au lit à 8 heures, jamais plus tard. De toutes façons, après, il y a son père qui rentrait, et alors, comme ça, c’était bien. Le petit était couché, et tout était bien propre et bien rangé. Alors, on pouvait avoir du temps pour nous. C’était bien comme ça. Enfin bon, vous voyez, quoi, j’ai fait tout comme il faut et j’étais bien comme parent, à part que je l’ai tué, c’est sûr, mais bon, sinon, j’étais bien comme parent.
Ce qu’il y a c’est que ce soir là, j’ai pas réussi à le coucher. Ça faisait des heures qu’il braillait. Moi, je voyais l’heure tourner et le moment ou son père allait rentrer à la maison. C’était pas bien ce jour là comme ça, y’a tout qui allait de travers. Au bout d’un moment, ça a fini par m’étouffer. Je pouvais plus respirer. J’ai pensé que j’étouffais, pour de vrai. Alors, je sais pas, j’ai attrapé l’oreiller et je l’ai fait taire. Après j’ai pu respirer de nouveau. Voilà, c’est tout ce qu’il y a à raconter. Vous voyez, quand-même je me dis toujours ça : c’est qu’à part que je l’ai tué j’étais bien comme parent.

mercredi 9 janvier 2008

des villes.

Je me souviens de villes multiples et d’odeurs mêlées, de faubourgs qui s’égarent et de croisées de chemins. De l’âme des villes. De leur façon de vivre. Nonchalantes. Electriques. D’eau ou bien d’acier, de monts et de vals. J’arpente chaque jour une rue de mémoire ramenée là par un je ne sais quoi de passage, une odeur, une idée, l’éclat d’un bris de lumière dans le carreau d’une vitre, un souffle de vent, la voix d’un homme ou le velours furtif d’un chat…
Je me souviens de celle-ci, violette surannée, vieille dame poudrée, exhalaisons de souffre entre lac et montagnes. Mélancolique pastel de la barque romantique oubliée près de la grotte d’Elvire phtisique … de quoi se suicider à chaque nouvel automne sur les eaux devenues bien trop sombres et le noir des sommets attendant encore les premières neiges.
D’autres exsudaient l’acier et les rouges fumées. Aux façades calaminées répondaient les sirènes des usines. Poussières de chimie, poudres blanches et colorées au long des rails de chemin de fer, étincelles de métal, tintement joyeux de la cloche du tramway.
Celle-ci encore, qui surgit parfois dans les vapeurs de pétrole et l’âcreté de l’aspirine du Rhône. Lumières. Reflets. Braséros. Et les deux fleuves à la fin qui charrient leurs espoirs vers le midi de la France.
Ici, l’eau mollement déborde. Envahit lentement mais toujours avec une grande constance des plaines qui s’y attendent. Rituellement. Balzacienne bien mieux que Tours. Eloignée du fleuve pour se lover contre un affluent mineur, bien à l’abri des regards, sous les remparts schisteux d’un château pâté de sable sorti intact de toutes les révolutions et guerres de sa longue histoire.
C’est étrange. On dirait parfois que les villes façonnent leurs habitants bien mieux que le contraire…

dimanche 6 janvier 2008

Cieux déchirés comme des grèves.


Pluie. Je n’irai plus à Saint Florent Le Vieil m’asseoir sur ce banc de bois quelconque au cœur du village.

« Grèves de la Loire dans l’île batailleuse. – Dès qu’on est couché au niveau de l’eau, champs et maisons cachés au regard, les berges s’ensauvagent, et les heures passent au long d’une espèce d’Orénoque ou de Sénégal, gris ou bleu selon le moment, troué de grèves qui rendent ici plus frappant qu’ailleurs le vers de Baudelaire :

Cieux déchirés comme des grèves. »
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jeudi 3 janvier 2008

Serpenter, des vies mêlées.


A ce moment là de ma vie, je suis assise sur votre lit d’hôpital, d’hospice, de mouroir à vieillard et j’écoute votre voix.
A ce moment là de ma vie, je vis dans l’urgence de mes mains sur le papier.
Je suis bloc et crayon de bois. De mon écriture détachée, aux penchants cyrilliques, je grave le souffle de votre vie.
Vous aviez quinze ans lorsqu’à vélo, vous avez du quitter Paris. Seul. Saul jamais n’aura retrouvé sa famille. Le vieillard solitaire que vous êtes devenu, Saul, je ne veux pas le perdre.
La seule vie qui me reste c’est de dire la vôtre.
Vous savez mes pourquoi. Mes renoncements. Mon errance et mes stigmates. Qu’il me faut boire de l’eau, désormais, et contempler en face, au miroir, mon visage élargi aux pommettes dévastées. En sortant de votre chambre, cependant, j’allumerai toujours ma clope. S’il ne me reste que cette trace…
C’est au milieu de vos livres, dans ce fauteuil sous les toits, c’est à vous seulement, que je dois d’être celle que je suis devenue.

A ce moment là de ma vie, il me semble que si mon crayon s’arrête, vous allez vous enfuir. Vous dissoudre. Me laisser seule me souvenir.

J’ai du m’endormir. Le bloc au sol, le crayon a roulé ; ce petit tintement du bois sur le carrelage blanc du mouroir, je sursaute.

C’est ainsi que l’histoire de Saul se finit. Je n’ai pas terminé d’écrire.

Je ne supporte plus rien ici. Plus la vie dans cette ville sous les hauts murs de l’hospice, plus mes longues journées au boulot à faire semblant d’y croire.

Sur les traces de Saul, je file vers l’Est. Nos vies entremêlées. J’ai du rêver la sienne, j’ai du rêver la mienne…

Et puis, j’ai trop de tout. Trop de tant d’autres failles aussi. Le voyage s’arrête dans un hôpital berlinois. Dans un rapatriement sanitaire enfin. Retour au point de départ.

J’ai plus la force de continuer à écrire ton histoire. Mon bloc de papier traine sur la couverture sombre.

J’entends la voix de Solange qui me parle de mes lettres. De cette façon si particulière que j’ai de détacher les lettres. De ne pas lier les lettres. D’apposer une à une chaque lettre comme un graphisme, elle me dit qu’on dirait un peu de l’écriture cyrillique dans un alphabet romain…

Je suis fatiguée… je n’entends plus.

Toutes les histoires se sont perdues désormais. Mais, je sais que pour toujours les traces de Saul s’enrouleront aux miennes.