La toute petite montre bracelet que je porte au poignet s’est arrêtée depuis bien longtemps. Peut-être même a-t-elle renoncé à compter les heures déjà bien avant ma naissance. Je sais que c’est une vieille histoire que je vais te raconter là, et que, comme vieille histoire, elle a dû trainer d’oreille en oreille et, de bouche en bouche, divaguer davantage.
Désormais, reste à mon poignet cette petite montre bracelet qui ne donne même plus l’heure, juste l’idée.
Son cadran est si ridiculement étroit, que, même du temps ou ses aiguilles tournaient encore, je me demande comment ma grand-mère parvenait à lui extirper la moindre idée de l’avancée du jour.
Parce que, tu l’as compris, cette montre était celle de ma grand-mère, et voici que je la porte ce soir arrêtée, plutôt comme un symbole que comme un objet d’usage.
La montre s’est arrêtée un matin victime des perruches de mémé. Je comprends bien que ça puisse prêter à sourire, mais c’est pourtant bien dans la cage des perruches que la montre a rendu l’âme. Evidemment, le pépé, fendard, te raconterait que la montre a été gobée par la plus idiote des perruches. La grande orangée qui passe ses journées à piailler. C’est vrai qu’entre la cage qui piaille et le chien qui hurle à la mort enfermé dans 20 m2 il y a de quoi voir une montre renoncer.
L’histoire se passe dans ma vallée. Ma vallée, est une vallée que tout le monde ignore, sauf pour la traverser de haut, sur le viaduc autoroutier, en descendant vers le soleil. En dessous, restent les vestiges d’une ville ouvrière. Tu comprendras que personne ne regarde en dessous.
Là, dans cette ville, la mémé garde des perruches en cage en souvenir des canaris de la salle des pendus. Et chaque soir et chaque matin de nourrir dévoiler voiler la volaille. Et toujours par-dessus le chien qui hurle et le poste de radio en boucle sur Europe Numéro 1.
Un soir, donc, la montre a glissé tout au fond de la cage. Aussitôt attrapé secouée par le bec vorace de la perruche orangée. Je ne sais pas si tu as déjà essayé de disputer une montre à une perruche ? Malgré les cris de la mémé et le fou rire du pépé, la perruche n’a pas lâché la montre. Nul renard en cette petite cuisine pour lui vanter son ramage.
Au lendemain matin, la toute petite montre bracelet trainait au fond de la cage parmi le guano et les brisures de graine. La montre marquait 19 heures 15. L’heure du journal des sports sur Europe Numéro 1, l’heure de nourrir les perruches, juste avant l’heure de sortir le chien, puis celle de passer à table au retour du : « Néné va faire pisser le chien ».
A quoi sert d’avoir une montre, finalement, quand les instants chaque jour sont les mêmes que ceux de la veille ?
C’est ainsi que la toute petite montre bracelet est allée rejoindre une vieille broche et un ancien camé dans le fond du tiroir de la table de chevet et que personne désormais ne regarde la montre comme personne ne regarde la ville de tout là-haut, sur le viaduc.
4 commentaires:
merci pour ce retour :-)
:-) je sais pas, Laurence, je suis rouillée dedans dehors j"hésite encore.
et si de nouveau nous faisions un brin de chemin d'écriture?
les textes s'éparpilent au crayon papier sur les petits carnets qui jamais ne me quittent... shape peut sans doute les recueillir de nouveau...
http://shapebrittany.blogspot.com/2011/09/deconstruire.html
On peut essayer ... On verra bien si on trouve des bravigous à déposer sur les marges ...
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