
Je sais pas trop, j’hésite encore. Je m’sens rouillée, dedans, dehors. Les pas pesants, les doigts gourds et les mots pas justes. Les mots pas justes sont ceux qui laissent des traces épaisses sur le papier. Les mots écœurants puis indigestes, les mots qui restent sur le cœur puis pèsent sur l’estomac.
Et, puis où mène le chemin ? Je reviens de Paris, Texas, comme au jour de mes vingt ans. Des larmes et des ressacs dès la première image. Et tout va crescendo jusqu’à cette valse en chambre d’hôtel, cette mère et cet enfant, tournez manège, décrochez le pompon. Faut pas se poser la question de savoir ce qu’il advient une fois posée la caméra. Ca valse, ça tourne mais ceux qui sont restés dans l’ombre, ceux du quotidien, ceux qui construisaient la vie banale du petit garçon blond, ceux qui le matin le déposaient à l’école et le soir le récupéraient en voiture parce que marcher à pied ça craint, ça se fait pas dans le quartier ; ceux-ci donc, que sont-ils devenus, une fois posée la caméra ?… Faut pas se poser la question. Faut rester sur l’image de la chambre d’hôtel et passer au film suivant.
Mais bon, j’avais vingt ans. On peut pas être et avoir été, dirait mon père. Il s’est passé qu’on a coupé la caméra mais que le film a continué de se tourner, sans image ni témoin. Maintenant, le petit garçon va sur ses 35 ans. Il se retourne parfois sur l’image de la chambre d’hôtel, mais sans plus. C’était sans doute pas vraiment lui. C’était sans doute pas vraiment moi. Faut savoir finir les histoires sans les finir parfois, comme une fin d’attrape-cœurs, en vous disant qu’il ne sert à rien d’en dire davantage, que je vous raconterai pas ce qui s’est passé ensuite, c’est plus la même histoire, puis bon, j’crois qu’on s’en moque, on peut pas être et avoir été, pas vrai…
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