vendredi 11 novembre 2011


Il se tient à quelques pas devant moi dans les locaux de l’agence bancaire sur le boulevard.  Sa bedaine proéminente de cadre quinqua sortant d’un déjeuner d’affaire s’échappe par-dessus un ceinturon trop serré sur un pantalon marron. Il porte une chemise rayée de deux tons de gris, élimée au col, passablement bleuie par des passages en machine trop fréquents.

N’empêche qu’il n’est pas n’importe qui !

Il exige d’être reçu de suite pour ouvrir un nouveau compte bancaire.

Il aurait fallu prendre rendez-vous. La jeune fille de l’accueil tente gentiment de le lui faire comprendre.
Il souhaite parler au directeur de l’agence, à un responsable, quoi ! – derrière ces mots, entendez bien le mépris du petit personnel, de ces pions insignifiants que l’on pose derrière les guichets comme des plantes grasses sur un buffet -  Je pense que la jeune femme doit avoir l’âge de ses enfants. Que si demain, elle a toujours envie de travailler dans une agence bancaire, ce sera désormais en toute connaissance de cause.

J’ai honte déjà, et je recule un peu. Je regarde ostensiblement le boulevard à travers la fenêtre. Je souffre comme si j’étais dans la peau de « triple A » en train de parler comme un chien à une pauvre gamine qui tente le mieux possible de faire son job.

La jeune fille en appelle à une chargée de clientèle. Elles sont deux désormais sous le regard de l’homme pressé.
La chargée de clientèle se trouve être aujourd’hui en formation. Sans rendez-vous, ouvrir un compte, dans l'immédiat, elle ne peut pas. Sa formatrice l’attend dans son bureau. Elle s’excuse donc aimablement du désagrément occasionné mais ne peut pas faire mieux.

A trois pas derrière, je souris qu’il aurait sans doute fallut prendre rendez-vous… Mais l’homme pressé est pressé, mais aussi, parfois, procrastinateur et comme tel, soumis à des urgences impérieuses les jours de pied du mur.

Alors il se rengorge, se dresse sur ses ergots, lisse son jabot et crache d’un sifflement furieux qu’il trouve pour le moins étonnant que l’on ne puisse recevoir dans l’instant un client de plus de trente ans et qui plus est, dont les comptes sont gérés par la Banque Privée.

Les deux jeunes femmes font de leur mieux pour supporter bravement l’impact. Appellent à droite à gauche, tentent de proposer d’autres pistes.

Je suis collée au mur, mes yeux fuient désespérément vers l’extérieur. Je voudrais tant m’excuser auprès d’elle de l’attitude déplorable du monsieur qui, n’ayant pris le temps de rien organiser, s’en prend à elles, proies si facile, et joue de l’intimidation pour obtenir ce qu’il veut.

Triple A triple buse.

J’ai honte, ça me colle à la peau, ça me foudroie, ça me transperce. Honte et colère, je voudrais fondre et disparaitre sous terre, au ciel, au purgatoire ou en enfer, mais disparaitre.
Mais comment j’ai pu, par quel mystère, par quels chemins arriver ici, derrière cet homme, dans cette agence bancaire ?

Cet homme tellement à l’opposé de mes valeur, mister triple A dont je méprise l’attitude et vomit les propos, cet homme qui me remplit d’une colère dévastatrice, d’une colère qui finira par me trouer de part en part, si je ne trouve pas moyen de la lui faire entendre.
Cet homme, ça fait trente ans que je vis derrière lui. La pire des triples buse des triples A c’est donc celle qui raconte l’histoire, le dos plaqué au mur, les yeux fuyant au dehors, le cœur au bord des lèvres et les amygdales collées au palais par la douleur des larmes contenues.

Cette histoire marquera donc le début de la vivisection d’une rupture…

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