Il se tient à quelques pas devant moi dans les locaux de l’agence
bancaire sur le boulevard. Sa bedaine proéminente
de cadre quinqua sortant d’un déjeuner d’affaire s’échappe par-dessus un
ceinturon trop serré sur un pantalon marron. Il porte une chemise rayée de deux
tons de gris, élimée au col, passablement bleuie par des passages en machine
trop fréquents.
N’empêche qu’il n’est pas n’importe qui !
Il exige d’être reçu de suite pour ouvrir un nouveau compte
bancaire.
Il aurait fallu prendre rendez-vous. La jeune fille de l’accueil
tente gentiment de le lui faire comprendre.
Il souhaite parler au directeur de l’agence, à un
responsable, quoi ! – derrière ces mots, entendez bien le mépris du petit
personnel, de ces pions insignifiants que l’on pose derrière les guichets comme
des plantes grasses sur un buffet - Je
pense que la jeune femme doit avoir l’âge de ses enfants. Que si demain, elle a
toujours envie de travailler dans une agence bancaire, ce sera désormais en toute
connaissance de cause.
J’ai honte déjà, et je recule un peu. Je regarde ostensiblement
le boulevard à travers la fenêtre. Je souffre comme si j’étais dans la peau de « triple
A » en train de parler comme un chien à une pauvre gamine qui tente le
mieux possible de faire son job.
La jeune fille en appelle à une chargée de clientèle. Elles
sont deux désormais sous le regard de l’homme pressé.
La chargée de clientèle se trouve être aujourd’hui en
formation. Sans rendez-vous, ouvrir un compte, dans l'immédiat, elle ne peut pas.
Sa formatrice l’attend dans son bureau. Elle s’excuse donc aimablement du
désagrément occasionné mais ne peut pas faire mieux.
A trois pas derrière, je souris qu’il aurait sans doute
fallut prendre rendez-vous… Mais l’homme pressé est pressé, mais aussi,
parfois, procrastinateur et comme tel, soumis à des urgences impérieuses les
jours de pied du mur.
Alors il se rengorge, se dresse sur ses ergots, lisse son
jabot et crache d’un sifflement furieux qu’il trouve pour le moins étonnant que
l’on ne puisse recevoir dans l’instant un client de plus de trente ans et qui
plus est, dont les comptes sont gérés par la Banque Privée.
Les deux jeunes femmes font de leur mieux pour supporter
bravement l’impact. Appellent à droite à gauche, tentent de proposer d’autres
pistes.
Je suis collée au mur, mes yeux fuient désespérément vers l’extérieur.
Je voudrais tant m’excuser auprès d’elle de l’attitude déplorable du monsieur
qui, n’ayant pris le temps de rien organiser, s’en prend à elles, proies si
facile, et joue de l’intimidation pour obtenir ce qu’il veut.
Triple A triple buse.
J’ai honte, ça me colle à la peau, ça me foudroie, ça me
transperce. Honte et colère, je voudrais fondre et disparaitre sous terre, au
ciel, au purgatoire ou en enfer, mais disparaitre.
Mais comment j’ai pu, par quel mystère, par quels chemins
arriver ici, derrière cet homme, dans cette agence bancaire ?
Cet homme tellement à l’opposé de mes valeur, mister triple
A dont je méprise l’attitude et vomit les propos, cet homme qui me remplit d’une
colère dévastatrice, d’une colère qui finira par me trouer de part en part, si
je ne trouve pas moyen de la lui faire entendre.
Cet homme, ça fait trente ans que je vis derrière lui. La
pire des triples buse des triples A c’est donc celle qui raconte l’histoire, le
dos plaqué au mur, les yeux fuyant au dehors, le cœur au bord des lèvres et les
amygdales collées au palais par la douleur des larmes contenues.
Cette histoire marquera donc le début de la vivisection d’une
rupture…
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